Lettre à Paul Henri Spaak, 23 novembre 1936
Fondation Spaak
Présidence
Du Paris, le 23 novembre 1935
Conseil 6954
Mon cher Ministre, et ami,
L’ambassade de Belgique me fait parvenir votre lettre. Permettez-moi de vous dire ma reconnaissance émue.
Dans ces heures douloureuses, aucun témoignage de sympathie ne pouvait m’être plus précieux que le vôtre. Il m’apporte le réconfort de deux affections qui me sont particulièrement chères, celle d’un pays ami et celle d’un parti frère du notre.
Je vous prie de croire, mon cher Ministre, à l’expression de toute ma gratitude et à l’assurance de mes sentiments bien fraternels.
Léon Blum
[« Fondation Spaak » et « 6954 » sont tous deux des indications ajoutées par l’archiviste de la Fondation Spaak]
La lettre nous intéressant aujourd’hui témoigne d’une certaine complicité entre Spaak et le Président du Conseil du Front populaire. La littérature ne nous a rien appris du début de leur relations : les archives semblent manquer pour cette question. Par contre, nous en avons appris plus au sujet des relations entre le POB (Parti ouvrier belge, parti de Spaak) et la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), tous deux membres de l’Internationale ouvrière socialiste[1]. Dans leur histoire d’avant-guerre, les deux partis connurent des épisodes assez similaires qu’il serait trop long de détailler ici. Toutefois, on sait de façon certaine qu’au début de sa carrière politique, Spaak participa aux travaux de l’Internationale ouvrière socialiste et qu’à l’occasion de la conférence socialiste internationale tenue à Bruxelles en 1926, il y noua des liens avec des socialistes importants, tant de France que d’Allemagne[2].
Il ne nous a pas été possible de trouver la lettre de Paul-Henri Spaak auquel répond la missive ci-dessus : le service des archives du Service public fédéral (SPF) des Affaires étrangères n’en a pas trouvé trace[3] et les Archives générales du Royaume ne conservent pas encore les archives de cette période. Nous ne pouvons donc que nous en tenir au domaine des conjectures. Toutefois, il nous semble très vraisemblable que Spaak avait réagi au suicide du ministre de l’Intérieur, Roger Salengro[4], évènement qui avait marqué les esprits de l’époque et celui de Léon Blum en particulier. La cause du suicide trouve sa source principalement dans la campagne de calomnies menées depuis l’été par la presse d’extrême droite, surtout l’Action française et Gringoire. Il y avait longtemps que l’attitude de Roger Salengro durant la Première Guerre mondiale attirait la suspicion : Salengro aurait déserté les combats. Toutefois, dès 1916, un conseil de guerre avait innocenté le futur ministre de l’Intérieur qui était à ce moment-là emprisonné par les Allemands. Toutefois, la rumeur de la désertion continua son chemin après le conflit, d’abord dans les milieux communistes, puis au sein de l’extrême droite. Elle atteignit toutefois son apogée durant l’été 1936 où la presse d’extrême droite (L’action française de Charles Maurras, Gringoire, etc.) mena une campagne acharnée autour de cette rumeur infondée de désertion[5]. Une commission fut même créée pour se pencher à nouveau sur cette rumeur et l’honneur du ministre fut à nouveau lavé de tout soupçon. Le 13 novembre 1936, Léon Blum présenta les conclusions de cette commission à la Chambre et elles furent votées positivement à une écrasante majorité[6]. Rien n’y fit cependant et la campagne de diffamation continua de plus belle. Désespéré, perdant toute patience, le ministre de l’Intérieur mit fin à ses jours le 17 novembre. Il rédigea une lettre pour Léon Blum où le désespoir le dispute à l’épuisement : « J’ai lutté de mon côté, vaillamment. Mais je suis à bout. S’ils n’ont pu réussir à me déshonorer, du moins porteront-ils la responsabilité de ma mort, car je ne suis ni un déserteur, ni un traître. ». Les obsèques de Roger Salengro eurent lieu le 22 novembre à Lille. Un million de personnes y assistèrent et le Président du Conseil en pleurs y prononça un discours devant la foule assemblée. Visiblement troublé, il déplorait les ravages de la calomnie :
« Il n’y a pas d’antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d’agir, quoi qu’on fasse, dans le cerveau des indifférents, des « hommes de la rue », comme dans le cœur de la victime. Il pervertit l’opinion. Car, depuis que s’est propagée chez nous la presse de scandale, vous sentez se développer dans l’opinion un goût du scandale. Tous les bruits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler, en dépit de l’absurdité, parfois criante. On écoute et on répète, sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance, que la médisance touche de bien près à la calomnie, et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice involontaire du calomniateur[7]. » Presque 90 ans plus tard, ces paroles trouvent incontestablement un écho à notre époque… Léon Blum était bien placé pour parler du poison de la calomnie. Lui-même était l’objet d’attaques antisémites depuis des années. On serait bien en peine de trouver une citation de la presse de l’époque susceptible de résumer à elle seule le torrent d’ordures antisémites et d’accusations totalement infondées contre Léon Blum. Prenons malgré tout quelques exemples pour donner une idée de l’incroyable violence de la presse de l’époque. À la tête de l’Action française, Charles Maurras était peut-être le contempteur le plus féroce du Président du Conseil. Il le qualifiait de « détritus humain à traiter comme tel [8]». Un tel jugement ne pouvait qu’aboutir à l’appel à la violence et au meurtre. Tout au long de l’année 1936, il prévint le tribun socialiste : « Il sera le premier abattu. J’aime mieux le lui dire. Par pure humanité » : « Il ne faudra pas le manquer ». Maurras donnait même le mode opératoire de l’exécution : « Voilà un homme à fusiller, mais dans le dos ». On s’étonnera peu que ces « bonnes pages » de l’Action française aient suscité quelques vocations : Blum reçut un nombre incalculable de lettres de menaces de mort[9]. Quelle fut la réaction de Léon Blum par rapport à ce torrent de haine ? Il choisit le mépris et il espérait que son ministre de l’Intérieur finirait par adopter le même comportement comme il l’expliquait lors de la fameuse séance de la Chambre du 13 novembre 1936 :
« Peut-être, Roger Salengro, n’en avez-vous pas encore l’habitude. Vous vous y ferez sans doute, avec le temps… Je dis cela, messieurs, sans passion aucune, parce que j’ai pris l’habitude[10]. ». Face à n’importe quel problème de l’existence, chaque être humain réagit différemment. Malheureusement pour lui, Salengro n’avait pas la patience de Léon Blum…
[1] DELWIT P., « Léon Blum vu de Belgique entre 1918 et 1940 », dans René Girault, Gilbert Ziebura e.a., Léon Blum, socialiste européen, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 117-131 ; TILLY P., « Paul-Henri Spaak et les socialistes français : de La Bataille socialiste à l’Action socialiste (1926-1935), dans Geneviève Duchenne, Vincent Dujardin et Michel Dumoulin (dir.) Paul-Henri Spaak et la France : actes du colloque : Louvain-la-Neuve, 15-16 mai 2006, Bruxelles, Bruylant, 2007, p. 57-72.
[2] TILLY P., op. cit., p. 58.
[3] Nous tenons à remercier Monsieur O’Sullivan pour son aide.
[4] Né le 30 mai 1890 à Lille, mort le 17 novembre dans la même ville. Il était issu d’une famille de la moyenne bourgeoisie : son père était entrepreneur en bonneterie et sa mère était institutrice. Élève brillant, il s’inscrivit à la Faculté de Lettres de Lille tout en commençant une carrière politique au sein de la SFIO. Antimilitariste, il est emprisonné quelques semaines en août 1914. Durant la guerre, il est fait prisonnier par les Allemands. Plus tard toutefois, il rejoignit le front par sentiment de devoir patriotique. Il fut fait prisonnier par les Allemands en octobre 1915 et maintenu en détention jusqu’à la fin de la guerre. Quand il revint de la guerre, il ne pesait plus que 42 kilos. Il devint Maire de Lille en 1925, poste qu’il occupa jusqu’à son décès. Il devint député en 1928 et ministre de l’Intérieur en 1936. Il mena la dissolution de ligues, ce qui lui valut une haine inextinguible de l’extrême droite et une campagne de calomnie qui provoqua son suicide.
[5] Sur « l’affaire Salengro » : voyez : BLANCKAERT C., Roger Salengro : chronique d'une calomnie, Paris, Balland, 2004 et : BERMOND D., L'affaire Salengro : quand la calomnie tue, Paris, Larousse, 2011. Radio France a consacré plusieurs podcasts à cette affaire dont les plus importants sont: Histoire de folles rumeurs. Roger Salengro, le déserteur – franceinfo et L'’affaire Roger Salengro, le poison de la calomnie | France Inter.
[6] GREILSAMMER I., Blum, Paris, Flammarion, 1996, p. 374.
[7] La version audio la plus longue est consultable ici : https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000919/discours-de-leon-blum-a-lille-pour-les-funerailles-de-roger-salengro.html [consulté le 28 août 2026]. Le texte est repris dans les Wikisources : L’Exercice du pouvoir/Partie VI/22 novembre 1936 - Wikisource [consulté le 28 août 2026].
[8] RENOUVIN P. (dir.) et REMOND R. (dir.), Léon Blum, chef de gouvernement (1936-1937) : colloque de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 26-27 mars 1965, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981, p. 63, 64.
[9] BIRNBAUM P., Un mythe politique, "la République juive" : de Léon Blum à Pierre Mendès France, Paris, Gallimard, 1995, p. 315.
[10] GREILSAMMER I., op. cit., p. 374.
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Léon Blum
Léon Blum était issu d’une famille de commerçants juifs venus d’Alsace[1]. Il se distingua rapidement par ses capacités littéraires. Il fut reçu à l’École normale supérieure en 1890. Néanmoins, il quitta l’institution l’année suivante pour commencer une carrière de critique littéraire qui lui donna l’occasion de se lier d’amitié avec Angré Gide ou encore Tristan Bernard[2]. Il fit également des études de droit et réussit le concours d’entrée au Conseil d’État où il mena une belle carrière jusqu’en 1919. Jusque-là, la vie politique ne lui fut pas étrangère : il fut très affecté par l’affaire Dreyfus, prit la défense de Zola[3], dans le sillage de Jaurès. Il adhéra d’ailleurs au socialisme de tendance marxiste. Toutefois, avant la Première guerre mondiale, il était surtout connu pour ses essais (Du mariage, 1907, Stendhal et le beylisme, 1914). Le monde politique s’ouvrit à lui avec la guerre. Réformé, il entra alors dans le cabinet de Marcel Sembat[4], ministre socialiste des Travaux publics dans le gouvernement d’Union sacrée (1914-1916). Son influence au sein du socialisme français se développa : il défendait une position centriste entre la gauche de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) pacifiste et influencée par le bolchévisme naissant et la droite du parti, davantage tournée vers la conquête du pouvoir. Élu député de la Seine en 1919, il devint leader de la SFIO à la Chambre. Lors du Congrès de Tours en décembre 1920, il défendit l’unité du parti et se déclara pour la démocratie interne de celui-ci, contre le modèle bolchévique. Quoique ses opinions étaient minoritaires à l’époque, Blum réussit à les imposer durant les années suivantes grâce ses talents de journaliste et son poste de chef du groupe SFIO à la Chambre des députés qu’il avait rejointe en 1919.
Plus tard, après avoir récolté le plus de voix au sein d’une coalition de Front populaire lors des élections d’avril / mai 1936, il fut désigné pour mener le nouveau gouvernement. L’exercice du pouvoir dura un peu plus d’un an et le gouvernement mena une politique d’envergure dans de nombreux domaines : nouveau statut de la Banque de France, nationalisation des industries, instauration des congés payés, semaine des quarante heures, etc. Toutefois, dans un climat d’extrême violence, l’action du gouvernement fut entravée par la droite, la fuite des capitaux et le marasme des affaires. De plus, la politique étrangère amena la division au sein du Front populaire. Léon Blum dut en effet accepter la politique de non-intervention dans la guerre civile espagnole pour ménager les Radicaux (partisans de cette politique), et le gouvernement britannique dont la France avait besoin. Il couvrit cependant la livraison clandestine d’armes aux républicains espagnols.
Au début de 1937, malgré une pause dans les réformes, Blum dut bien constater qu’il ne pourrait jamais réaliser une nécessaire union nationale. Quand il tenta de constituer un second gouvernement en 1938 sur les mêmes bases politiques, il échoua à nouveau face à une droite toujours opposée à sa proposition d’entente nationale.
Quand la Seconde Guerre mondiale commença, il fut bien vite l’objet d’une haine tenace du Gouvernement de Vichy qui l’interna dès septembre 1940. Un procès lui fut intenté en février 1942 où il défendit la République et Front populaire, malgré la maladie. Il rédigea également À l’échelle humaine, réflexions sur les véritables causes de la défaite et sur les réformes nécessaires pour la modernisation de la France. En avril 1943, il est livré par Laval aux Allemands et déporté au camp de Buchenwald. Malgré tout, il y continua ses réflexions sur la vie politique future tout en conseillant clandestinement ses amis socialistes. Il échappa de peu à la mort et fut libéré en 1945.
C’est un homme diminué qui fit son retour en France, mais il ne se résigna pourtant pas à l’inaction. Il restait un théoricien du socialisme et même un recours pour la IVe république. En 1946, il mena même une délégation française à Washington pour y négocier un emprunt auprès des Américains. La même année, il fut élu président de la conférence constitutive de l’UNESCO. Il assura également la Présidence du conseil pour une troisième fois de mi-décembre 1946 à mi-janvier 1947. Blum continua son combat politique contre le stalinisme et le gaullisme ainsi que sa réflexion sur le socialisme et la nécessité de la décolonisation. Le 30 mars 1950, un infarctus lui fit rendre le dernier souffle.
Cette notice biographique est inspirée en grande partie par celle conçue par René Grirault (cf. bibliographie).
[2] Tristan Bernard (de son vrai prénom Paul, 7 septembre 1866 – 7 décembre 1947), romancier et auteur dramatique français.
[3] Émile Zola (2 avril 1840 – 29 septembre 1902), romancier et journaliste français, considéré comme le chef de file du Naturalisme français. Il est surtout connu pour sa fresque romanesque Les Rougeon-Macquart et sa défense du capitaine Dreyfus.
[4] Marcel Sembat (19 octobre 1862 – 5 septembre 1922), avocat, homme politique socialiste. Il fut député de 1893 jusqu’à sa mort. Il fut ministre des Travaux publics du 27 août 1914 au 12 décembre 1916.
Une feuille de papier, un pli
Hauteur : 270 mm
Largeur : 418 mm
Cote : Fonds Spaak, 384, n° 6954