Lettre à Aldophe Quetelet, 26 octobre 1840
Mon cher Monsieur Quetelet
Avez-vous un instant à disposer dans le courant de cette semaine pour venir voir mon tableau de l’aumône de la veuve. Je serais charmé d’en causer avec vous et de savoir votre opinion sur cet ouvrage. En attendant, veuillez recevoir l’expression des sentiments de ma parfaite amitié.
Votre tout dévoué,
François-Joseph Navez
Lundi 26 octobre 1840
[Adresse]
A Monsieur
Monsieur Quetelet
Directeur de l’Observatoire
La « parfaite amitié » évoquée ci-dessous n’était pas feinte puisque Navez et Quetelet ont été amis pendant près de 40 ans, sans heurts, ni disputes[1]. Excellent portraitiste comme nous l’avons vu dans la notice biographique, le peintre fit d’ailleurs un tableau représentant son ami en 1852. Avant cela, Le 1er décembre 1845 pour être tout à fait précis, Navez fit partie des premiers membres nommés de la nouvelle Classe des Beaux-Arts, créée le même jour[2]. Même si nous ne possédons aucune archive permettant d’étayer cette hypothèse, il est selon nous très probable que la nomination de Navez fut sans doute favorisée par Adolphe Quetelet lui-même, alors Secrétaire perpétuel de notre Académie. Il était aussi directeur de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, ce qui a sans doute pesé dans la blanace. Quoiqu’il en soit, le peintre fut un membre actif de notre Académie : outre sa participation à divers travaux dont nos archives font foi, il fut Président de l’Académie en 1854 et directeur de sa Classe en 1847, 1851 et 1854.
Le tableau évoqué ci-dessus ne ressort lui pas de ses talents de portraitiste, ceux pour lesquels Navez est sutout connu de nos jours. On a ici affaire à un tableau d’inspiration religieuse, thème qu’il exerça avec assiduité mais que la postérité a quelque peu négligé. Il est d’assez grande dimension (167 cm de hauteur pour 233 cm de largeur) et est resté longtemps dans l’oubli avant qu’une vente en 2013 permit d’en faire une photographie couleur[3] soulignant l’impressionnant jeu de couleur de l’œuvre. Bien avant cela, le tableau avait été vendu à un certain Van den Berg[4] à Bruxelles au XIXe siècle[5], puis mis aux enchères lors d’une vente à Soteby’s (New York) le 18 mars 1998 et acheté par un Américain qui conserva l’œuvre de Navez jusqu’en 2013. Jusqu’il y a peu, nous ne savons rien du destin de cette œuvre après cela, un courrier envoyé à la galerie responsable étant resté lettre morte. Cependant, une recherche très récente à ce sujet via un moteur de recherches bien connu et qui ne nous avait rien apporté il y a quelques mois de cela et contre toute logique (caprices de l’algorithme sans doute…) nous apporta les enseignements nécessaires. Il s’avère en effet que le tableau fut acquis en 2015 par Antoine Béal, collectionneur et mécène des musées français. Aujourd’hui âgé de 72 ans, cet ancien juge administratif au Conseil d'état et professeur de droit, possède chez lui une impressionnante collection de tableaux commencée dès les années 80[6]. Passionné par les peintures conçues durant le XVIIe siècle, il ne s’est pas privé d’acquérir des œuvres des siècles suivants, se limitant toutefois au XIXe siècle. Mécène, il a fait don de plusieurs tableaux à des musées français. Pour L’obole de la Veuve nous intéressant ici, Antoine Béal a fait une donation sous réserve d’usufruit aux Musées des Beaux-Arts d’Orléans. Cette opération permet au donateur de jouir d’un usufruit sur l’œuvre aussi longtemps qu’il le désire. L’obole de la veuve est donc inscrite dans l’inventaire du musée mais est toujours dans l’appartement de M. Béal. Ce tableau a toutefois été exhibé dans une exposition tenue du 15 novembre 2025 au 29 mars 2026 dans le même musée[7]. Un catalogue est d’ores et déjà en ligne[8]
Mais revenons au contenu du tableau lui-même, pour autant que nos connaissances rudimentaires de l’art de l’époque nous le permettent. Navez s’inspirait de l’évangile de Marc (XII, 41-44). Le jeu des couleurs y est particulièrement impressionnant : aux couleurs sombres de la mendiante et de son enfant répondent celles des personnages du reste du tableau. Ce contraste accentue incontestablement la misère de la femme et de son enfant. On trouve l’influence du peintre Raphaël, comme par exemple dans la disposition des personnages sur des marches qui n’est pas sans rappeler la fresque de L'École d'Athènes. L’influence de Jean-Auguste-Dominique Ingres (dont il suivit les leçons à Paris) est aussi manifeste dans cette œuvre. La grâce des figures féminines rappelle également les plus belles réussites des années italiennes de Navez (1817-1822). L’obole de la veuve s’inscrit donc dans un genre, celui des grands (voire très grands) tableaux religieux, qu’il n’a jamais vraiment laissé tomber de son vivant. À titre d’exemple et avant cette œuvre, il conçut en effet : Athalie interrogeant Joas ou Le Songe d’Athalie (1830). Deux ans après, il peignit La résurrection de Lazare, toile monumentale au format de 350 × 300 cm. Nous pourrions multiplier les exemples mais il serait vain de le faire ici. Il faut retenir que dès sa jeunesse, Navez avait eu le désir brûlant de faire de la « grande » peinture, même si les contemporains ne reconnurent pas toujours, loin s’en faut, les qualités de ces tableaux si différents de ses portraits habituels. L’historiographie elle-même resta longtemps indifférente à ses tableaux, même si un regain d’intérêt se manifesta à la fin du XXe siècle avec deux expositions : la première à Ixelles en 1985[9] qui souligna l’importance de l’œuvre de Navez dans l’histoire du néo-classicisme et la seconde consacrée à Navez et tenue d’abord à Charleroi, puis à La Chaux-de-Fonds et enfin à Coutances et dont est tiré l’ouvrage intitulé : François-Joseph Navez, la nostalgie de l'Italie (1999, cf. orientation bibliographique)[10]. Puisse le geste de M. Béal susciter un second souffle dans l’étude de l’œuvre de Navez et du néo-classicisme de nos régions.
[1] DROESBEKE J.-J., Adolphe Quetelet, passeur d'idées, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2021, p. 257 (Nouvelle Biographie Nationale, Supplément, 2).
[2] Bulletin de L’Académie des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, tome XIII, 1846, 1ere partie, p. 18-35
[3] Jusque-là, on ne disposait que d’une photo en noir et blanc de ce tableau.
[4] L’identité de ce personnage nous est resté inconnu.
[5] ALVIN L., Fr. J. Navez, Sa vie, ses œuvres et sa correspondance, Bruxelles, Bruylant-Christophe et Cie, 1870, p. 294 [consulté le 17/04/2026, Fr. J. Navez : sa vie, ses oeuvres et sa correspondance / par M. L. Alvin,... | Gallica].
[6] Sur Antoine Béal : [Visite privée] La collection Antoine Béal au musée des Beaux-Arts d’Orléans | scribeaccroupi.fr [consulté le 02/10/2026], Sa collection exceptionnelle est exposée à Orléans : rencontre avec Antoine Béal, un passionné d'art ancien qui n'a pas peur des voleurs – franceinfo [idem] ; Musée des Beaux-Arts : la passion d’Antoine Béal: Ville d'Orléans [idem] ; Antoine Béal ou le Grand Tour d’un... | Gazette Drouot [idem].
[7] Don d'un François-Joseph Navez par Antoine Béal au MBA [consulté le 202/10/2026].
[8] DP_Lart-de-transmettre-web-v2.pdf [consulté le 202/10/2026].
[9] 1770-1830. Autour du Néo-classicisme en Belgique, Musée communal d’Ixelles, Bruxelles, 1985
[10] Les lignes qui précèdent ont été principalement inspirées par
Pour les publications de notre académie, cliquez ici.
ALVIN L., Fr. J. Navez, Sa vie, ses œuvres et sa correspondance, Bruxelles, Bruylant-Christophe et Cie, 1870 [consulté le 17/04/2026, Fr. J. Navez : sa vie, ses oeuvres et sa correspondance / par M. L. Alvin,... | Gallica].
ULiège Library - 990005169120502321
Abbé Brinck, L'Intermédiaire des Généalogistes, 1969, n° 385. B 1009 R
Coekelberghs D. et Bertin E , « Lettres d'Alexandre Bénard, architecte, peintre et amateur d'art, à François-Joseph Navez (1822-1829), Quelques apports nouveaux sur Ingres et son temps », dans Les cahiers d'Histoire de l'Art, n° 4, 2006, p. 95-117.
COEKELBERGHS D., François-Joseph Navez (Charleroi, 1787 – Bruxelles, 1869) L'Obole de la veuve, 1840, [consulté le 17/04/2026, L'Obole de la veuve, 1840].
COEKELBERGHS D., JACOBS A. et LOZE P., François-Joseph Navez, la nostalgie de l'Italie, Musée des Beaux-Arts de Charleroi, Musée de La Chaux-de-Fonds, Musée de Coutances, 2000. François-Joseph Navez (Charleroi 1787 - Bruxelles 1869) - OPAC FS XXV 2.785 C SL Mon N
JACOBS A., « François-Marius Granet et le peintre belge François-Joseph Navez. Correspondance de 1822 à 1849 conservée à la Bibliothèque royale Albert Ier à Bruxelles », dans Bulletin de la Société de l'Histoire de l'Art français, année 1996, Paris 1997, p. 113-141.ok
JACOBS A., « La Scène de brigands de François-Joseph Navez », dans Goasdoué Y., Rufenacht A. et alii, Quatre peintres pour un modèle : Cogniet, Géricault, Navez, Schnetz : autour de la vieille Italienne de Géricault, Paris, Musée du Louvre ; Flers, Musée du château de Flers ; Le Havre, Musée Malraux, 2002, p. 32-37. https://opac.kbr.be/LIBRARY/doc/SYRACUSE/21272591+
JACOBS A., « Les tableaux du peintre F.-J. Navez au Musée du Louvre », dans Revue du Louvre, 4, octobre 1998, p. 46-58.
Jacobs A., « Lettres d’amis sculpteurs français adressées à Navez », dans Cahiers de l’IRHiS, n° 2, Université Charles de Gaulle – Lille 3, 2007.
Jacobs A , « La gravure d’interprétation et de la photographie dans l’univers artistique du peintre Joseph-François Navez et de ses correspondants. Témoignages », dans Monte Artium. Journal of the Royal Library of Belgium, 1, 2008, p. 73-99
Trinque F., « Un émouvant tableau ex-voto de Navez pour sa fille malade », dans Revue M du musée des beaux-arts de Montréal, hiver 2015, p. 17.
Média
PINCHART C., « Anatomie de l’œuvre de François-Joseph Navez, ‘Le sommeil de Jésus’ » dans RTBF actus [consulté le 17/04/2026, Anatomie de l’œuvre de François-Joseph Navez, 'Le sommeil de Jésus' - RTBF Actus].
Projet de recherches
Un terrain de jeu pour les stagiaires : le projet Navez • KBR
François-Joseph Navez
Lettre
Hauteur 216 mm
Largeur 276 mm
Cote : 17986/1885
Buste
En marbre, conçu par Guillaume Geefs, 1880
Hauteur : 725
Largeur : 495 mm
Profondeur : 315 mm
© Luc Schrobiltgen
VAN LENNEP (dit Lennep) J., Les bustes de l'Académie royale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1994, p. 310-311 (Mémoire de le Classe des Beaux-Arts, in 8°, 3e série, t. VI).
Portrait gravé
Portrait gravé par Joseph Demannez, d’après l’autoportrait de Navez : F.J. Navez, F.J. Navez pinxit. J.A. Demannez sculp.it
Hauteur :
Largeur :
Cote : 23072
Tableau
NAVEZ F.-J., Autoportrait, 1826
Hauteur : 715 mm
Largeur : 605 mm
Collection des Mussées royaux des Beaux-Arts de Belgique, [consulté le 28/04/2026, File:François-Joseph Navez - Autoportrait.jpg - Wikimedia Commons]