Lettre à André-Joseph-Ghislain Le Glay, 22 février 1823
Paris 22 février 1823
Monsieur
J’ai reçu avec reconnaissance le volume contenant les mémoires de la Société d’Émulation pour l’année 1821. Je vous prie de lui présenter de ma part les trois imprimés ci-joints qui lui seroient parvenus depuis longtemps si j’avais trouvé une occasion. L’un de ces écrits étant absolument ascétique est par la même étranger aux travaux de la Société, mais il ne l’est pas aux sentiments dont ses membres sont pénétrés pour tout ce qui peut accélérer la civilisation et concourir au bonheur de nos frères les Africains et leurs descendants. Cette considération me garantit qu’elle voudra bien en agréer l’hommage .
Agréez Monsieur mes assurances distinguées
Affectueusement Grégoire
Monsieur Le Glay, Secrétaire perpétuel de la Société d’Émulation de Cambrai
L’abbé Grégoire a été particulièrement impliqué dans la sociabilité scientifique et littéraire de son temps et cela très précocement. Nous avons vu dans la notice biographique qu’il fut lauréat de l’Académie royale de Metz dès 1788 mais il ne se limita pas à ce brillant premier essai. Nous n’avons pas trouvé une liste exhaustive des sociétés savantes dont il faisait partie, mais Bernard Plongeron a dressé une liste significative de celles-ci. On apprend ainsi qu’Henri Grégoire fut nommé correspondant de la Société royale d’agriculture de France (1790), fondateur de la Société de Philosophie chrétienne (1796), membre fondateur de la Société d’agriculture du département de la Seine (1798), membre de la Société des Observateurs de l’Homme (1799), membre de la Société royale des Sciences de Göttingen, membre d’une douzaine de Sociétés d’agricultures (Turin, Mayence, Anvers, etc.), correspondant de l’Académie des Sciences de Copenhague (1812), etc. Ces quelques exemples ne prouvent que trop à quel point les talents de l’abbé Grégoire ont été reconnus de son vivant, même si l’abbé Grégoire envisageait tout cela avec modestie : « cette accumulation de titre ne donne pas le mérite et même (…) ne le suppose pas toujours ». Il manifestait le même état d’esprit au sujet de ces nombreuses charges politiques et religieuses[1].
Parmi donc toutes les sociétés savantes dont l’abbé Grégoire était membre, il faut mentionner ici la Société d’Émulation de Cambrai faisant l’objet de la lettre ci-dessus puisqu’elle fut envoyée à son Secrétaire perpétuel, André-Joseph-Ghislain Le Glay, célèbre historien de son temps, surtout connu pour avoir été le fondateur des Archives départementales du Nord dont il a été le premier archiviste[2]. Pour ce qui est de la Société d’Émulation de Cambrai et comme l’indique la missive nous intéressant ici, il en était effectivement Secrétaire perpétuel, un mandat acquis en 1816 et qu’il exerça jusqu’au 1er octobre 1824. Il en assura aussi la présidence plus tard. L’abbé Grégoire quant à lui fut nommé membre correspondant (correspondant car il n’habitait pas le Cambrésis) de la société depuis le 1er janvier 1806. Les deux hommes se connaissaient et il n’est pas impossible que Le Glay ait favorisé l’entrée de Grégoire au sein de la Société d’Émulation de Cambrai.
Enfin, nous pouvons difficilement nous prononcer sur les trois publications envoyées par Grégoire vu qu’il n’y a aucun indice à ce sujet dans le livre de la bibliothèque Stassart (cf. notice technique) reprenant la lettre ci-dessus. Les archives de la Société ne semblent pas non plus contenir d’indices à ce sujet. De toute manière, deux de ces ouvrages ne sont pas identifiables, Grégoire n’en disant rien. Quant au troisième, nous savons que, dès la Révolution française, l’abbé Grégoire fut un défenseur de la cause des gens de couleur et a beaucoup écrit à ce sujet. Selon nous, l’hypothèse la plus probable (sans que nous en soyons tout à fait certain) est qu’il parle ici d’un ouvrage paru un an avant et intitulé : Des peines infamantes à infliger aux négriers. Dans cet ouvrage, Henri Grégoire constate avec effroi que la traite continue malgré son interdiction par le Congrès de Vienne. S’ensuit un long raisonnement sur la meilleure sanction à imposer, soit une « peine infamante » très sévère pour une personne reconnue coupable d’être un « négrier », comme par exemple la loi du talion : un « négrier » deviendrait esclave. Le but pour lui est que ce criminel se repente de ses crimes et de tout faire pour qu’il en soit ainsi : on reste fort logiquement dans un raisonnement chrétien. La nécessité de la repentance lui fait d’ailleurs renoncer à la peine de mort puisque celle-ci diminue fortement la possibilité pour le « négrier » d’être sur le chemin de la repentance.
[1] PLONGERON B. (éd.), L’abbé Grégoire et la République des savants [facsimilés de deux publications de l’abbé Grégoire avec une introduction et des notes de Bernard Plongeron], Paris, Éditions du CTHS, 2001, p. 7.
[2] La suite de ce texte s’appuie principalement sur les informations aimablement envoyées par mesdames Clotilde Herbert et Monique Wiart-Dewavrin (archiviste) de la Société d’Émulation de Cambrai. Nous tenons les remercier tout particulièrement.
L’orientation bibliographique n’a jamais si bien porté son nom tant l’abbé Grégoire a suscité un grand intérêt de la part des historiens, non sans raison. Nous avons dû faire un tri en retenant les ouvrages les plus récents et/ou les plus significatifs, en espérant n’avoir pas négligé un ouvrage important.
BÉNOT Y. et DORIGNY M. (dir.), Grégoire et la cause des Noirs, combats et projets (1789-1831), publié dans la Revue d’Histoire d’Outre Mer, 2005 Revue française d'histoire d'Outre-mer - OPAC
BOULAD-AYOUB J., L'Abbé Grégoire, apologète de la République, Paris, Honoré Champion, 2005.
CHOPELIN-BLANC C. et CHOPELIN P., L'Obscurantisme et les Lumières : itinéraire de l'abbé Grégoire, évêque révolutionnaire, Paris, Vendémiaire, 2013 (préface de Bernard Plongeron).
DEAN R.J., L'Abbé Grégoire et l'Église constitutionnelle après la Terreur 1794-1797, Paris, Picard, 2008 (préface de Jean Dubray).
DEAN R.J., L'Église constitutionnelle, Napoléon et le Concordat de 1801, Paris, Picard, 2004.
DUBRAY J., La Pensée de l’abbé Grégoire : despotisme et liberté, Oxford, University of Oxford, Voltaire Foundation, 2008 (Studies on Voltaire and the Eighteenth century, 2008:02).
EZRAN M., L'abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs, révolution et tolérance, Paris, L'Harmattan, 1992.
GOLDSTEIN SEPINWALL A., L'abbé Grégoire et la Révolution française : les origines de l'universalisme moderne, Bécherel, éditions Les Perséides, 2008 (traduit de l'anglais, préface de Marcel Dorigny).
GOLDSTEIN SEPINWALL A., Regenerating France, Regenerating the World: the Abbé Gregoire and the French Revolution, 1750-1831, Stanford University 1998.
HERMON-BELOT R. L'abbé Grégoire, la politique et la vérité, Paris, Éditions du Seuil, 2000 (préface de Mona Ozouf).
HERMON-BELOT R., L'ami des hommes de toutes les couleurs : l'abbé Grégoire, 1750-1831, Blois, Bibliothèque abbé Grégoire, 1999
HILDESHEIMER F., L'abbé Grégoire, Une « tête de fer » en révolution, Paris, Éditions du Nouveau Monde, 2022.
MATTIEZ A., « L'abbé Grégoire » dans Annales historiques de la Révolution française, tome VIII, 1931, p. 345-348
PLONGERON B. (éd.), L’abbé Grégoire et la République des savants [facsimilés de deux publications de l’abbé Grégoire avec une introduction et des notes de Bernard Plongeron], Paris, Éditions du CTHS, 2001 (coll. Format, 49).
PLONGERON B., L'Abbé Grégoire ou L'arche de la fraternité, Paris, Letourzé et Anné, 1989.
PLONGERON B., « Sur Grégoire « régicide » d'après des documents pris pour sources », dans Annales historiques de la Révolution française, no 305, 3e trimestre 1996, p. 535-536
SOBOUL A., « Une conscience religieuse au temps de la Révolution, l'abbé Grégoire (1750-1831) », dans SOBOUL A, Portraits de révolutionnaires, Paris, Messidor, 1985, p. 135-156
Henri Grégoire, dit l'abbé Grégoire
Lettre
Trois plis
Hauteur : 221 mm
Largeur : 332 mm
Portrait
Grégoire, I Lith. Delpech, avec une signature en fac-similé.
Hauteur : 273 mm
Largeur : 176 mm
Cote : Bibliothèque Stassart, n° 7777, lettre et portrait joints à l’ouvrage de Grégoire intitulé : Essai historique sur les libertés de l’Église gallicane et des autres Églises de la catholicité, pendant les deux derniers siècles, Paris, A. Comte, 1821