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Lettre à Charles de Cobenzl, 15 mai 1769

Monseigneur

 

Un moment avant mon départ pour Manheim, où la rentrée publique de l’Académie Palatine se fera le 24, je reçois la lettre de Votre Excellence par laquelle elle m’annonce le résultat de la première assemblée de la Société littéraire Belgique

Les statuts, qu’on y a fait, sont sages et réfléchis. À l’article XII on pourrait ajouter, que dans l’assemblée solennelle on proclamera le nom de celui, qui a emporté le prix. Le billet cacheté, où se trouve son nom, sera ouvert dans la dite assemblée publique. Les académiciens, qui auront décerné le prix dans l’assemblée particulière, doivent ignorer le nom et ne l’apprendre qu’après l’ouverture publique du billet cacheté.

Immédiatement après la proclamation le secrétaire proposera les matières pour les prix de l’année suivante. Les sujets qu’on a choisis pour les deux dissertations de l’année prochaine sont très bien choisis et intéressants.

Je joins ici le projet de la médaille à frapper pour couronner les dissertations. Votre Excellence choisira à son gré l’inscription à mettre dans l’exergue, ou trois lignes trouveront de la place qui rendront la médaille plus intéressante par l’année de la fondation .

J’ai l’honneur d’être avec respect

Monseigneur

De Votre Excellence

Strasbourg le

15 mai 1769

Le très humble et très obéissant serviteur

Schoepflin

Mon absence ne sera que de 17 jours

[apostille de Georges Gérard, en haut à droite du recto]

Au comte de Cobenzl qui me l’a remis pour y répondre en son nom

Les archives de Georges Joseph Gérard, premier Secrétaire perpétuel de la Société littéraire puis de notre Académie, ne constituent pas un ensemble cohérent et unique. Bethune-de Villers raconte très bien cela dans sa notice consacrée à Georges Joseph Gérard[1]. Il avait lui-même consulté la lettre nous intéressant ici dans les archives de la famille et l’a même éditée dans la notice susdite. Jusqu’à 1960, cette lettre intéressante pour l’histoire de notre académie n’avait plus fait l’objet d’une quelconque recherche. C’est en effet cette année-là que Jean Jadot, bien connu des historiens du XVIIIe siècle et collectionneur infatigable de son vivant, acheta au Vieux marché de Bruxelles une série de papiers ayant appartenu à Georges Joseph Gérard, dont la lettre ci-dessus. Cette dernière fut exposée lors d’une exposition Europalia de 1987 consacrée à Charles-Alexandre de Lorraine[2] et ne manqua pas d’attirer l’attention de M. Jean-Luc De Paepe, collaborateur scientifique de notre académie. Il informa le baron Roberts-Jones qui contacta Jean Jadot à ce sujet. En effet, dans une lettre datée du 26 octobre 1987, après l’avoir remercié de permettre une photocopie de ce document important pour l’histoire de notre compagnie, il ajoutait  : « Je me permets d’ajouter que dans le cas où vous souhaiteriez, un jour, vous défaire du document, je serais heureux que vous pensiez à l’Académie qui se ferait une joie, j’en suis sûr, de l’acquérir ». Nous ne disposons d’aucune réponse du propriétaire de la lettre de Schoepflin mais nous savons par contre qu’il la garda pour lui jusqu’à sa mort en 2010. Sa riche collection[3] fut malheureusement dispersée ensuite et une partie de celle-ci fut vendue le 13 décembre 2016[4]. Nous avons pu y acheter un dossier relié avec goût et intitulé : « Dossier de lettres provenant des papiers de Georges Gérard, Secrétaire perpétuel, acquis au Vieux Marché à Bruxelles, en 1960 »[5]. La lettre ci-dessus en est issue.

Dans cette missive, on constate l’implication du savant strasbourgeois dans les premiers pas hésitants de la Société littéraire de Bruxelles. Les relations entre Charles de Cobenzl, alors Ministre plénipotentiaire des Pays-Bas autrichiens et Schoepflin étaient de longue date : ils se connaissaient depuis 1731. Avant cette journée de mai 1769, Schoepflin avait eu l’occasion de se rendre à Bruxelles à plusieurs reprises, notamment pour donner son avis sur l’état intellectuel du pays. Il en tira des conclusions mitigées. L’Université de Louvain notamment le laissa stupéfait tant la scholastique semblait la seule discipline digne d’intérêt. Il était temps d’agir et il proposa aux autorités autrichiennes l’érection d’une académie inspirée des structures de celle de Mannheim, crée par lui et d’autres confrères. Un débat s’ensuivit autour d’une question : Société littéraire pour commencer ou Académie directement ?  La première solution était soutenue par Cobenzl,  le comte de Neny ou encore Nélis. Elle l’emporta sur la solution proposée par Schoepflin. Qu’importe : le Strasbourgeois continua à prodiguer ses conseils pour cette nouvelle Société littéraire de Bruxelles comme nous le voyons dans la lettre ci-dessus.

L’article 12 du règlement de la Société littéraire de Bruxelles mentionné par le professeur a été énoncé lors de la première séance de la Société littéraire, le 5 mai 1769 : « Il y aura tous les ans une assemblée générale et publique dans laquelle on lira les dissertations qui auront été couronnées ; on y lira pareillement, au choix de la société, quelques-unes des dissertations ou mémoires que les membres de la Société auront produit dans les assemblées particulières. ». Un Nota bene indique à la suite de cet article : « cet article a été tenu en suspens[6] ». Il faut dire que ce règlement était « provisionnel » comme l’indiquait le compte rendu de la première séance[7]. Nous n’avons trouvé trace d’une quelconque modification de ce fameux article 12 dans les archives de la Société littéraire, ni la même chose pour l’entièreté de ce règlement « provisionnel ». Et pour cause : la Société littéraire tomba bien vite en léthargie, notamment et entre autres raisons du fait de la mort de Cobenzl en 1770 puis de celle de Schoepflin l’année suivante. Sept séances seulement eurent lieu et la dernière se déroula le 16 octobre 1771[8]. Pour relancer les activités de celle-ci, il fut décidé de la transformer en Académie en 1772. Schoepflin n’eut donc pas l’occasion de voir advenir son projet initial…

Quant à la médaille, le dossier acheté en 2016 ne contient pas la description de la médaille évoquée dans la lettre du 15 mai 1769. Heureusement, Bethune de Villers y a eu accès en son temps et l’édita à la suite de la lettre :

« Médaille destinée pour les prix de la Société littéraire Belgique :

Revers. Appolon sur le mont Parnasse, tenant dans la main gauche la lyre et étendant son bras droit pour montrer une couronne de laurier. Cette couronne doit être grande. L’on y inscrira les mots Dignissimo partagés en deux lignes. Dans l’exergue on pourra mettre ces mots :

Societas liter. Belg.

A MDCCLXIX instituta

Coronat 

Si l’on veut rendre l’inscription plus courte, on mettra plus simplement :

Societas lit. Belg

Coronat[9] »

Ce projet de médaille ne fut pas au goût de plusieurs académiciens[10]. Il ne fut d’ailleurs pas retenu comme nous le voyons ci-dessus[11]. Tout empreint de loyauté envers la Maison d’Autriche et gravé par Benjamin Duvivier, le modèle definitif mettait en évidence l’Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et non Appolon...  

 

[1] Bethune-de Villers, Notice sur Georges-Joseph Gérard historiographe belge et la fondation de l’Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles, Gand, Imprimerie de Eug. Vanderhaeghen, rue des champs, 66, 1879, 34 p. [extrait du Messager des Sciences historiques de Belgique]

[2] LEMAIRE C., Charles-Alexandre de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas autrichiens [exposition Europalia 87, organisée à Bruxelles, Palais de Charles de Lorraine, Bibliothèque royale Albert 1er, du 18 septembre au 16 décembre 1987.

[3] Nous avons eu l’occasion de visiter son appartement en 2009 et nous avons été subjugué par la richesse de celle-ci.

[5] Archives de l’Académie royale de Belgique, n° 798 b.

[6] Archives de l’Académie royale de Belgique, n° 39, f° 12

[7] Ibidem, f° 5.

[8] Ibidem, f° 23 b.

[9] Bethune-de Villers, Notice sur Georges-Joseph historiographe belge et la fondation de l’Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles, Gand, Imprimerie de Eug. Vanderhaeghen, rue des champs, 66, 1879, p. 9 [extrait du Message des Sciences historiques de Belgique].

[10] Idem.

[11] Archives de l’Académie royale de Belgique, n° 798 b. Voir aussi : Cumont G., « Médaille de la Société littéraire de Bruxelles », dans Revue Belge de Numismatique, vol. XLV,  1889, p. 115, 116.

Banderier G., « La correspondance de Jean-Daniel Schöpflin. Deux lettres nouvelles », dans Rencontres transvosgiennes, X, 2020, p. 93-97.

Pfister C., Jean-Daniel Schoepflin : Étude biographique, Paris, Nancy, Imprimerie Berger-Levrault et Cie, 1888

Schweighaeuser J.-G., Notice sur la vie de M. Schoepflin, s.l., s.d. [consulté le 16/01/2026].

Spach L., « Schoepflin », dan Biographies alsaciennes, Imprimerie Berger-Levrault & fils, 1866, vol.1, p. 143-160 [consulté le 16/01/2026].

Spach L., « Éloge de Schoepflin », dans Revue d'Alsace, 1850, vol. 1, p. 311-325 [consulté le 16/01/2026].

Vogler B. et Voss J. (dir.), Strasbourg, Schoepflin et l'Europe au XVIIIe siècle, actes du colloque organisé en coopération avec l'Université des sciences humaines de Strasbourg (Strasbourg, 15-17 septembre 1994), Bouvier Verlag, Bonn, 1996.

Vogler C., « Les monuments antiques à Strasbourg au XVIIIe siècle d'après l'œuvre de Schoepflin », dans Annuaire de la Société des amis du vieux Strasbourg, no 32, 2006-2007, p. 103-120.

Voss J., Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771) : un Alsacien de l'Europe des Lumières (trad. de l'allemand par Bernard Rolling), Société savante d'Alsace, Strasbourg, 1999 [coll. « Recherches et documents », t. 63].

Voss J., « Schoepflin Jean Daniel », in Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, fasc. 34, 1999, p. 3527-3528 [consulté le 16/01/2026].

Voss J. (dir.), Johann Daniel Schöpflin, Wissenschaftliche und diplomatische Korrespondenz, Stuttgart, Jan Thorbecke Verlag, 2002.

Voss J., « Schoepfliniana : Briefe an Meerman in Rotterdam, an von Senckenberg in Wien und an d'Argenson in Paris », dans Francia : Forschungen zur westeuropaïschen Geschichte, vol. 30/2, 2003, p. 21-43

Jean-Daniel Schoepflin

Il naquit à Zulsburg (Bade-Wurtemberg) le 6 septembre 1694 et était le fils de Jean-Daniel Schoepflin (le maire de cette même ville) et de Marguerite Bardolle. Il commença des études à l’Université de Bâle en 1707 et sous l’influence de J. Ch. Iselin (son cousin), il se tourna vers l’étude de l’histoire. Quatre ans plus tard, il s’inscrivit à l’Université de Strasbourg. Il devint proche de l’historien G. Kuhn  et, à la mort de celui-ci (1720), reprit sa chaire d’histoire et de rhétorique. Il acquit très vite une solide réputation, au point où des institutions prestigieuses (l’Université de Francfort/Oder et l’Académie impériale de Saint-Pétersbourgen 1723, la Bibliothèque impériale de Vienne en 1739, l’université de Leyde en 1746, etc.) lui proposèrent des postes élevés qu’il refusa à chaque fois.

À partir des années 1720 et durant toute son existence, la passion des voyages, tant littéraires, scientifiques que diplomatiques, l’a étreint. Il commença par la France, où, profitant du Mariage de Louis XV avec Maria Leszcynska (1725), il fit la connaissance des représentants de la Cour de Versailles et du personnel diplomatique du royaume. Il s’ensuivit d’innombrables voyages : Italie en 1726 et 1727, Angleterre les deux années suivantes, etc. Il acquit ainsi un solide réseau européen de relations scientifiques et littéraires et devint membre d’institutions scientifiques prestigieuses comme la Royal Society de Londres (1728), l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres l’année suivante, l’Académie Impériale de Saint-Pétersbourg (1741), l’Académie de Gottingen (1764), etc. Loin de se contenter de faire partie de ce genre de compagnies, il participa à la création de quelques-unes comme l’Académie électorale de Mannheim ou encore la Société littéraire de Bruxelles (1769) qui précéda notre Académie, comme nous le verrons dans l’analyse. Parallèlement (cf. Infra), les questions politiques l’intéressaient tout autant et il mena quantité de missions et de négociations dans la région rhénane pour plusieurs cours, dont celle de Versailles. Il a largement profité de ces missions pour avoir un accès privilégié aux archives des différentes cours qu’il avait servies. Il mena des dépouillements systématiques et de ces travaux résultèrent une Histoire d’Alsace (Alsatia Illustrata, 2 vol., 1751-1761) et une autre consacrée au Margraviat de Bade (Historia Zaringo-Badensis, 7 vol., 1763-1766), ou encore l’édition de l’Alsatia Diplomatica (2 vol., 1772-1775). Parmi ses autres ouvrages historiques, il faut aussi mentionner son histoire des Celtes (Vindicia Celticae, 1754) ou encore son livre consacré aux origines de l’imprimerie (Vindiciae Typographicae, 1760). Ses ouvrages historiques sont cités à de multiples reprises comme ouvrages de référence dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

À Strasbourg, son influence ne cessa de gagner en importance durant toute sa carrière, tant à l’Université que parmi les notables. Dans la première, Il devint le père d’une véritable école historique. Il ne se contenta pas d’enseigner dans cette institution. Soutenu par le ministre Choiseul, il créa en effet une école diplomatique dans la même ville (1752) dont la mission fut jusqu’à la Révolution française de former les élites politiques européennes. Il créa aussi un Musée archéologique qu’il légua à la ville de Strasbourg en 1765.

Terminons en mentionnant à quel point Schoepflin fut un bibliophile reconnu. Essentiellement composée d’ouvrages historiques, sa bibliothèque personnelle se composait d’environ 10000 ouvrages. Il créa aussi un Musée archéologique et fit don de ses collections à la ville de Strasbourg en 1765. Ce patrimoine inestimable fut détruit lors de la guerre franco-prussienne de 1870.

Il rendit son dernier souffle le 7 août 1771 dans sa chère ville de Strasbourg. Son monument funéraire fut érigé dans l’église Saint-Thomas de la même ville.

Hauteur : 245 mm
Largeur :  371 mm

Acheté chez Henri Godts le 13 décembre 2016