Lettre à Claire Pierard, 29 juin 1883
Paris 29 juin 83
Que de nouvelles à vous donner Madame !
D’abord, j’ai tant de remerciements à vous envoyer pour la présentation de Mr Van-Dyck auquel revient une grande part du succès de mon élève Vidal qui a remporté le grand prix de Rome cette année !
Mr. Van-Dyck, qui avait fait connaissance avec Vidal chez Mme. Fuches, voyant l’embarras où se trouvait mon élève privé de l’interprétation de Warot subitement indisposé, Mr. Van Dyck, dis-je, a généreusement offert de déchiffrer et de chanter –
- Tous les journaux ont été élogieux pour lui ! – c’est un succès !! –
– quant à Manon .. son sort a été décidé hier à 4 heure –
Mme. Heilbron a signé – – je trouve dans cette artiste presque toutes les qualités du rôle – la voix adorable, l’intelligence, la côté physique et l’aspect … parisien que je désire ! –
– Mais souvent, malgré ma vie agitée et fatigante, je pense à Bruxelles qui est bien plus encore à moi que je ne suis à lui (sic) – car
J’aime Bruxelles avec la plus profonde reconnaissance ! –
– Merci, madame, de vous souvenir de moi et de me donner de vos chères nouvelles – Ce matin même je déjeune 37 rue Vernet ! – Connaissez-vous mon hôte ? –
– Donc, au mois de décembre à Paris – deux ans après Hérodiade nous serons de nouveau réuni, – cette foi, au sujet de Manon !
Recevez, Madame, mes hommages les plus affectueux et croyez-moi à vous et aux votre de cœur.
J. Massenet
Cette lettre datée du 29 juin 1883 fait partie d’un ensemble de six lettres acquises en 2025 par les Archives de l’Académie royale de Belgique. Toutes adressées à Claire Pierard, dite Berardi, elles témoignent d’un échange privilégié entre cette figure bruxelloise et Jules Massenet. Avec son mari, Léon Berardi, Claire Pierard a dirigé L’Indépendance belge jusqu’aux années 1870. Dès les années 1860, le couple, souvent qualifié de « passeurs culturels », anime à Bruxelles un salon qui rassemble l’élite locale et les grands noms de la scène artistique parisienne. Grâce à leur vaste réseau, les Berardi transforment leur salon en un lieu de sociabilité bourgeoise et européenne, où se croisent ambitions et talents.
Massenet, dont on ignore s’il a fréquenté ce salon, entretient avec Claire Berardi une correspondance régulière. Bien que la nature exacte de leur relation reste difficile à cerner, les lettres trahissent une affection sincère, voire amicale. Le compositeur lui dédie d’ailleurs certaines de ses représentations, soulignant ainsi l’importance de cette correspondante belge.
Dans cette lettre de juin 1883, Jules Massenet donne des nouvelles de deux de ses anciens élèves à Madame Berardi. L’un d’eux, Ernest Van Dyck, a fréquenté le salon Berardi, et l’on peut imaginer que le ténor belge y a fait entendre sa voix, comme il le faisait souvent avant de monter sur les scènes des plus grands opéras. C’est Paul Vidal, un autre élève de Massenet, qui offre à Van Dyck sa première grande opportunité. Les deux hommes s’étaient rencontrés à la société chorale amateur d’Henriette Fuches. Vidal permet à Van Dyck de remplacer le ténor Victor Warot, « indisposé », dans la cantate Le Gladiateur, qui lui vaudra le Prix de Rome en 1883. Massenet, chargé de faire répéter Van Dyck jusqu’à tard dans la nuit à la veille de la représentation, joue un rôle clé dans ce succès.
Si Massenet se réjouit des triomphes de ses élèves, il n’en reste pas moins au centre de la scène : tandis qu’il rédige cette lettre, son nouvel opéra-comique, Manon, est en bonne voie. Après deux déceptions précédentes, il a enfin trouvé son interprète idéale : Marie Heilbronn. Bien que retirée de la scène, celle qui avait déjà chanté pour Massenet dans La Grand’Tante accepte de reprendre le rôle. Elle incarnera Manon jusqu’à son décès en 1886, avant d’être remplacée par la soprano américaine Sibyl Sanderson.
Alors que Massenet écrit depuis Paris, c’est à Bruxelles qu’il trouve une forme d’ancrage artistique. La preuve en est : c’est au Théâtre de la Monnaie qu’il crée Hérodiade le 19 décembre 1881, alors que les portes des opéras parisiens lui restent fermées. À la fin du XIXe siècle, Bruxelles s’impose en effet comme une terre d’accueil pour la jeune garde des artistes français. Contrairement à Paris, où les théâtres, souvent conservateurs, privilégient les œuvres établies, la capitale belge offre une scène plus ouverte. Les maisons d’opéra y sont plus nombreuses, le public plus réceptif aux créations modernes, et les cercles influents, comme celui des Berardi, y jouent un rôle décisif. Massenet bénéficiera d’ailleurs du soutien de L’Indépendance belge, qui valorise pleinement Hérodiade, faisant salle comble à Bruxelles.
Ainsi, Bruxelles n’est pas une simple étape pour Massenet ou ses protégés comme Ernest Van Dyck : c’est un véritable laboratoire d’ambitions, où innovation rime avec consécration. Pour les répétitions d’Hérodiade, Massenet se rend si souvent à Bruxelles qu’il devient, selon ses propres mots, un « véritable ami des douaniers ». C’est d’ailleurs dans cette ville que débute, dès l’été 1881, l’écriture de Manon. Tandis que Van Dyck compte parmi les chanteurs qui jalonnent la carrière de Massenet, Bruxelles représente une étape primordiale sur la route du succès du compositeur, ce qui explique toute la reconnaissance qu’il exprime envers la ville.
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Jules Émile Frédéric Massenet
Jules Massenet naît le 12 mai 1842 à Montaud, un petit village près de Saint-Étienne, dans une famille bourgeoise et cultivée. Fils d’Alexis Massenet, officier et industriel polytechnicien, et d’Adélaïde Royer de Marancour, il grandit dans un milieu où l’éducation et les arts occupent une place importante. Benjamin d’une fratrie de douze enfants, il déménage avec sa famille à Paris en 1848.
Dès son plus jeune âge, Massenet montre un vif intérêt pour la musique. Avant même ses dix ans, sa mère lui donne ses premiers cours de piano. Son talent précoce le mène, à onze ans, au Conservatoire national de musique et de déclamation de Paris, où il étudie sous la direction de maîtres renommés. En 1859, il remporte le premier prix de piano, puis, en 1863, le premier prix de contrepoint.
Cette même année, il décroche le Grand Prix de Rome avec sa cantate David Rizzio, une distinction prestigieuse qui lui ouvre les portes de la Villa Médicis. Pendant les deux années qu’il y passe, il compose ses premières œuvres significatives et se familiarise avec l’art italien, une influence qui marquera plus tard son style lyrique.
De retour à Paris en 1866, Massenet épouse Louise Constance de Gressy, surnommée Ninon, une ancienne élève à qui il donna des leçons de piano. Leur fille, Juliette, naît en 1868. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il donne des cours de piano tout en poursuivant sa carrière de compositeur. Ses premières œuvres, comme la suite symphonique Pompéia et l’opéra-comique La Grand’Tante, commencent à attirer l’attention, et certaines d’entre elles sont jouées lors des célébrations pour l’anniversaire de Napoléon III.
Cependant, la guerre franco-prussienne (1870–1871) et la Commune de Paris interrompent brutalement son ascension. Enrôlé dans l’infanterie, Massenet doit mettre sa carrière entre parenthèses. Malgré ces épreuves, il revient et connaît un premier grand succès en 1873 avec Marie-Magdeleine, une œuvre qui le propulse sur le devant de la scène musicale française.
Désormais reconnu, Massenet est nommé, à seulement 36 ans, professeur de composition au Conservatoire de Paris (1878). Il y formera toute une génération de compositeurs, dont plusieurs remporteront, comme lui, le Prix de Rome. Son influence s’étend également à l’Institut de France, où il est admis en reconnaissance de son talent.
Peu à peu, il se consacre presque exclusivement à l’opéra, un genre dans lequel il excelle. Ses œuvres, comme Manon (1884), Werther (1892) ou Thaïs (1894), deviennent des références du répertoire lyrique français. En 1896, il quitte l’enseignement pour se consacrer entièrement à la composition et s’installe près de Fontainebleau, où il mène une vie plus retirée mais toujours productive.
Jules Massenet s’éteint le 13 août 1912, laissant derrière lui un catalogue de 25 opéras, ainsi que des œuvres orchestrales, vocales et instrumentales. Bien que son style, parfois jugé trop « facile » ou « sentimental » par certains critiques de son époque, ait pu diviser, son influence sur la musique française de la fin du XIXe siècle est indéniable. Aujourd’hui, des œuvres comme Manon ou Werther restent parmi les opéras les plus joués au monde. Son parcours incarne celui d’un artiste résolument moderne, capable de concilier tradition académique et innovation mélodique, tout en marquant durablement l’histoire de l’opéra français.
Lettre
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