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Lettre à Alexandre de Humboldt, 10 novembre 1821

Bogota noviembre 10 de 1821

Muy señor mio y respectable amigo1

M. Bollman que parte mañana para Europa, ha querido encargarse con placer de estas letras que llevarán a vuestra merced la expresión de mi recuerdo, de mi afecto y de mi consideración. El Barón de Humbolt estará siempre con los días de la America presente en el corazón de los justos apreciadores de un grande hombre, que con sus ojos la ha arrancado de la ignorancia, y con su pluma la ha pintado tan bella como su propia naturaleza. Pero no son estos los solos títulos que vuestra merced tiene a los sufragios de nuestros Americanos. Los rasgos de su carácter moral , las eminentes cualidades de su carácter generoso, tienen una especie de existencia entre nosotros ; siempre los estamos mirando con encanto. Yo por lo menos al contemplar cada uno de los vestigios que recuerdan los pasos de vuestra merced en Colombia, me siento arrebatado de las más poderosas impreciones. Asi, estimable amigo, reciba vuestra merced los cordiales testimonios de quien ha tenido el honor de respectar su nombre antes de conocerlo y de amarlo cuando le vio en Paris y Roma.

Soy de vuestra merced con la mayor consideracion y respecto su mas obedient servitor

J.B.S. M.

Bolivar

[apostille en bas du recto] Señor Baron Alexandro Humbolt

[de la main d’Alexandre de Humboldt] Signature du général Bolivar

[annotation en bas du verso] The words “Signature du général Bolivar” are written by
Alexander Humboldt


Traduction

Bogota, le 10 novembre 1821

Monsieur et respectable ami,

Monsieur Bollmam qui partira demain pour l’Europe a bien voulu se charger de cette lettre qui vous transmettra l’expression de mon souvenir, de mon attachement et de ma considération. Dans l’Amérique actuelle, le baron de Humbold sera toujours dans le cœur de tous ceux qui savent apprécier un grand homme qui de ses yeux a arraché l’Amérique à l’ignorance et de sa plume l’a dépeinte aussi belle que sa propre nature. Mais ce ne sont pas là les seuls titres remportant le suffrage de nos Américains. Les traits de votre caractère moral, les éminentes qualités de votre caractère généreux ont une espèce d’existence parmi nous, nous les considérons toujours avec ravissement. Moi surtout qui me plais tant à retracer toutes les circonstances de votre séjour en Colombie, je me sens dominé par les plus puissantes impressions. Recevez donc, estimable ami, les sentiments cordiaux de celui qui a eu l’honneur de respecter votre nom avant de vous connaître et de vous aimer dès qu’il vous a vu à Paris et à Rome.

Je suis avec la considération la plus distinguée & respect

Votre très obéissant serviteur

J.B.S.M.

Bolivar


[apostille en bas du recto] Monsieur le baron Alexandre de Humboldt

[annotation en bas du verso] Les mots « signature du général Bolivar » sont écrits
par Alexandre Humboldt

1 Nous tenons à remercier le professeur Robin Lefere pour nous avoir aidé à transcrire correctement ce document.

Toute personne ayant une connaissance superficielle de l’histoire de Simon Bolivar sera quelque peu étonnée par le ton de la missive reprise ci-dessus, son enthousiasme et sa reconnaissance envers Alexandre de Humboldt. Assurément, ce dernier n’intervint en rien dans les actions qui assurèrent la gloire du futur président de la Grande Colombie. Toutefois, son Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau continent1, fruit de son exploration des régions libérées vingt ans plus tard par Bolivar, était l’objet d’une grande admiration de la part de ce dernier, grand lecteur tout au long de sa vie, à l’exception peut-être de sa jeunesse2. Sans être nommé, le Voyage est clairement évoqué dans le passage suivant : « El Baron de Humbolt estará siempre con los días de la America presentes en el corazón de los justos apreciadores de un grande hombre, que con sus ojos la ha arrancado de la ignorancia, y con su pluma la ha pintad tan bella como su propia naturaleza ».

Les rencontres entre les deux hommes sont également mentionnées. La première eut lieu fin 18043, vraisemblablement dans le salon de Fanny du Villars qui était alors la maîtresse de Bolivar. Elle recevait des personnages aussi importants que Madame de Staël, Eugène de Beauharnais, Madame Récamier, les frères de Lameth et bien entendu Humboldt et son compagnon Aimé Bonpland, fraichement rentrés de leur périple dans les Amériques de 1799 à 1804. Bénéficiant alors d’une grande célébrité, ils étaient très sollicités par les différents salons et soupers de Paris4. Les chemins de Humboldt et de Bolivar se croisèrent à nouveau à Rome en 1805, sans doute au sein de la légation de la Prusse auprès du Saint-Siège dont le chargé d’affaires n’était autre que Guillaume de Humboldt, le frère d’Alexandre. Cette légation était à l’époque le rendez-vous d’une société des plus choisies et Bolivar y fit la connaissance, entre autres personnages, de l’historien économiste Sismondi ou encore du sculpteur Rauche5. La lettre nous intéressant ici est celle infirmant la thèse selon laquelle Humboldt et Bolivar auraient visité ensemble le Vésuve6 : nul doute que si cela avait été le cas, Bolivar l’aurait rappelé à son destinataire.

Lors de leurs entrevues, Bolivar se délectait sans doute de l’aura du scientifique et de ses considérations flatteuses sur l’Amérique du sud. Toutefois, le prussien doutait que celle-ci eût dans ses rangs des hommes capables de la libérer. Il n’avait visiblement pas pris la mesure du personnage avec qui il conversait alors. Il le reconnut d’ailleurs au crépuscule de son existence : « Jamais je ne l’aurais cru capable de devenir le chef de la croisade américaine »7.


1 Cet ouvrage est composé de onze tomes in-folio dont le premier volume parut à Paris en 1816 et fut accueilli avec enthousiasme par les milieux scientifiques et littéraires (VAYSSIÈRE P., Simon Bolivar. Le rêve américain, Paris, Payot, 2008, p. 30). (/NOTE))

2 VAYSSIÈRE P., Simon Bolivar (…), op. cit., p. 30-34, 173.

3 MANCINI J., Bolivar et l'émancipation des colonies espagnoles, des origines à 1815, Paris, Perrin et Cie, 1912, p. 140.

4 VAYSSIÈRE P., Simon Bolivar (…), op. cit., p. 57.

5 SAURAT G. Bolivar le libertador, Paris, JC Lattès, 1979, p. 69

6 Thèse reprise par exemple par Mancini (Bolivar et l'émancipation des colonies espagnoles (…), op. cit., p. 147) et s’appuyant sur un seul témoignage qui situe l’épisode en 1804, année durant laquelle les deux protagonistes ne se trouvaient pas en Italie (DE MADARIAGA S., Bolivar, Paris, Calmann Lévy, 1955, vol. 1, p. 79, 80).

7 VAYSSIÈRE P., Simon Bolivar (…), op. cit., p. 57, 402.

ALVAREZ GARCIA M., MARTINS A.J., SALCEDO-BASTARDO J.L., Simon Bolivar en Europa : una cronologia comentada, Bruselas, Universidad libre de Bruselas, Instituto de sociologia, Centro de estudios de America latina, 1983, 87 p.

BOYD B., Bolívar, Liberator of a continent, Sterling, Virginia 20166, Capital Books, Inc., 1999, 288 p.

CAMPOS J., Bolívar, Barcelona, Salvat Editores, S. A., 1984, 199 p.

DE MADARIAGA S., Bolivar, Paris, Calmann Lévy, 1955, 2 vol., 307-288 p. (traduit de l'anglais par Dominique Guillet).

LYNCH J., Simon Bolivar : a life, New Haven, CT ; London , Yale University Press, 2006, XIII-349 p.

MANCINI J., Bolivar et l'émancipation des colonies espagnoles, des origines à 1815, Paris, Perrin et Cie, 1912, 606 p.

MASUR G., Simon Bolivar, Caracas, Grijalbo, 1987, XXIX-621 p.

SAURAT G. Bolivar le libertador, Paris, JC Lattès, 508 p.

TERSEN E., Simon Bolivar, Paris, Club français du livre, 1961, 272 p.

THIBAUD C., Républiques en armes : les armées de Bolivar dans les guerres d'indépendance du Venezuela et de la Colombie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 427 p.

TREND J.B. , Bolivar and the independence of Spanish America, s.l., The Bolivarian Society of Venezuela, 1951, VIII-242 p.

VAYSSIÈRE P., Simon Bolivar. Le rêve américain, Paris, Payot, 2008, 494 p. (Coll. Biographie Payot).

 

Simon Bolivar

Né à Caracas le 24 juillet 1783, décédé à Santa Marta (Colombie) le 17 décembre 1830. Simon Bolivar vit le jour au sein d’une famille aisée de Caracas. La famille Bolivar était une des premières familles d’Espagne installées au Venezuela. La famille de sa mère n’était pas moins prestigieuse : toutes deux faisaient partie de la classe des Mantuanos, la plus élevée socialement. Il perdit assez rapidement ses géniteurs et eut comme tuteurs son grand-père maternel (décédé peu de temps après) puis un de ses oncles, Don Carlos Palacios. Celui-ci, souvent occupé par ses plantations, le confia à Simon Rodriguez, directeur de l’école publique de Caracas et admirateur des philosophes français. Quoiqu’ils se fréquentèrent peu de temps alors du fait d’une conspiration à laquelle participa Rodriguez, celui-ci marqua durablement le jeune Simon qui en fit son « maître » lorsqu’ils se revirent plus tard en Europe. Simon rejoignit ensuite les rangs de l’armée. À quinze ans, il était déjà sous-lieutenant. Toutefois, il quitta le continent sud-américain en 1799 pour rejoindre Madrid où vivait un de ses oncles, proche de la cour espagnole. Il se fit remarquer rapidement dans les salons et fit la connaissance de celle qui allait devenir sa femme, Maria Teresa del Toro. Trop jeunes encore, ils durent patienter pour unir leur destin.

En 1801, une intrigue de cour le força à quitter un temps Madrid. Il se rendit alors à Bilbao puis en France l’année suivante où il visita Bayonne, Paris, Amiens. Il retourna ensuite à Madrid où il épousa Maria Teresa. Ils partirent pour le Venezuela et arrivèrent à Caracas en août 1802. Malheureusement, sa femme trépassa le 22 janvier 1803, ce qui le laissa dans un état de grande tristesse. Il décida alors de repartir pour l’Espagne et débarqua à Cadix fin décembre. L’année suivante, il se rendit à Paris où il croisa Simon Rodriguez, son maître de Caracas. Il partagea ensuite sa vie entre les plaisirs de la vie parisienne et l’étude. Il assista au sacre de Napoléon le 2 décembre. En 1805, il prit la direction de l’Italie avec Rodriguez. Le 15 août, sur le Mont Sacré de Rome et en présence de Rodriguez, il jura d’œuvrer toute sa vie durant pour la libération de l’Amérique espagnole. En octobre 1806, il embarqua pour les États-Unis, y arriva le 1er janvier 1807 et visita les principales villes de l’Est et les champs de bataille de l’indépendance. Il rejoignit Caracas en juin 1807. Les deux années suivantes, il se consacra à la gestion de ses haciendas tout en participant à l’agitation politique. En 1810, il participa à une mission diplomatique à Londres. Il y rencontra Francisco de Miranda et le convainquit de rentrer au Venezuela. Le 5 juillet 1811, la première république du Venezuela fut proclamée. Miranda fut nommé généralissime et combattit des mouvements contre-révolutionnaires. L’année suivante, il dut capituler devant les Espagnols. Bolivar faisait alors partie d’un groupe d’officier qui rendait Miranda responsable de la déroute. Avec d’autres, il dut fuir sa patrie et gagna Curazao puis la Nouvelle-Grenade (actuelle Colombie), fraichement indépendante. Il conçut le Manifeste de Carthagène, sa première œuvre politique. Il obtint une aide du congrès pour partir à la reconquête du Venezuela. Sa campagne fut couronnée de succès : il fit une entrée triomphale à Caracas le 6 août 1813. L’année suivante toutefois il dut à nouveau fuir, non sans avoir publié son Manifeste de Carupano appelant à une poursuite de la lutte. Il retourna en Nouvelle-Grenade où on lui promit une aide pour combattre à nouveau. Des intrigues l’incitèrent toutefois à prendre le chemin de la Jamaïque. Là, il échappa de peu à un attentat instigué par les Espagnols qui, en décembre 1815, s’étaient emparés du nord de l’Amérique du Sud. Il attendit en vain l’aide des Américains et des Espagnols avant de se rendre en République d’Haïti. Il y reçut l’aide du président pour débarquer au Venezuela mais dut promettre d’y abolir l’esclavage. Il débarqua en juin 1816 et décréta effectivement son abolition. Son expédition fut toutefois un échec et il dut retourner en Haïti pour ensuite mener sa seconde expédition vers son pays natal. Il réussit en 1817 à établir une tête de pont dans celui-ci et fit d’Angostura la capitale du Venezuela libre. Il échoua toutefois à reprendre Caracas l’année suivante. Durant celle-ci, il fit procéder à des élections en vue de l’installation d’un congrès à Angostura. La première réunion de celui-ci se tint le 15 février 1819. Il décida ensuite de porter la guerre en Nouvelle-Grenade. Cette campagne militaire s’avéra fructueuse (août 1819) et le fit rentrer triomphalement à Bogota. Il rejoignit ensuite Angostura et réussit à convaincre le Congrès de la création de la Grande-Colombie (17 décembre) réunissant le Venezuela, la Colombie et l’Équateur actuels. En 1820, il revint à Bogota et y mena une politique progressiste : décisions en faveur de la libération des esclaves, instruction publique, mesures en faveur des indiens, etc. Cependant, il restait à œuvrer à la libération de Caracas, conquise de haute lutte grâce à la victoire de Carabobo le 24 juin 1821. Bolivar fut nommé peu de temps après président de la Grande Colombie. Il ne se reposa cependant pas sur ses lauriers et prépara la campagne vers le sud pour libérer l’Équateur et le Pérou. Le premier pays fut libéré en 1822, le second en 1824. Il se rendit ensuite au Pérou où il prit des mesures de démocratisation, d’autres en faveur de la libération des indiens et procéda à une nouvelle répartition des terres. La Bolivie (dont le nom est dérivé du nom de Bolivar) fut créée en 1825 et il la présida un peu plus de six mois. Par la suite, il se prononça pour une confédération de pays hispano-américains, projet qui fit long feu du fait des rivalités régionales. Il se proclama dictateur de la Grande Colombie en 1828. Accusé de tyrannie, il échappa de peu à un attentat. Il démissionna au début de 1830 et quitta Bogota. Il désirait rejoindre l’Europe mais sa santé se détériora rapidement et il dut se retirer à la campagne. Il mourut le 17 décembre : peu de temps après, la Grande-Colombie était dissoute.

Lettre

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Portrait

Simon Bolivar

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