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Lettre à Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, circa 1843

Monsieur,

Vous avez sans doute oublié une lettre que vous m’avez écrite il y a quelques années et dans laquelle vous me permettiez de vous considérer comme mon critique. J’en ai gardé précieusement le souvenir. C’était à propos de la Comédie de la mort dans laquelle vous prétendiez n’avoir été que juste tandis que je vous trouvais bienveillant. J’ai depuis ce temps fait paraître quelques romans ou recueils de nouvelles mais je n’ai pas voulu pour si peu me prévaloir de votre bonne volonté. Me voici maintenant armé de deux volumes in 8o où à défaut de talent vous pouvez au moins compter sur une sincérité entière. C’est un voyage en Espagne pendant l’été de 1840 ; j’ose, Monsieur, réclamer votre indulgence pour cet ouvrage dont je n’ai jamais mieux senti la faiblesse qu’en vous l’envoyant.

Agréez, Monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée,

Théophile Gautier

Rue de Navarin 14

[Apostille en haut à gauche, de la main du baron Goswin de Stassart]

A Monsieur Cuvillier FLeury


Katherine Rondou
Collaboratrice scientifique à l'Université Libre de Bruxelles
Maître-assistant de langue française à la Haute Ecole Provinciale de Hainaut - Condorcet

Une note manuscrite du Baron de Stassart, donateur de la collection d’autographes de l’Académie, précise que le courrier était destiné à Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury1 (1802-1887), important critique littéraire du XIXe siècle, proche des orléanistes (il fut le précepteur du Duc d’Aumale, ensuite son secrétaire des commandements). Cuvillier-Fleury était critique littéraire au Journal des Débats depuis 1834, et bénéficiait d’un crédit important.

Gautier souhaite soumettre son dernier ouvrage, un récit de son voyage en Espagne, à la critique de Cuvillier-Fleury. L’écrivain rappelle un premier courrier2, envoyé à Cuvillier-Fleury lors de la parution de La comédie de la mort (1838), afin de le remercier du bon accueil alors réservé à son recueil. Cuvillier-Fleury publia, en effet, une critique élogieuse de l’œuvre dans le Journal des débats des 14 avril, 3 juillet et 29 août 18383.

La lettre n’est pas datée, toutefois, le récit de voyage dont il est question, Tra los Montes4, a été publié le 18 février 18435. Le courrier lui est donc postérieur. Le livre relate un voyage de cinq mois en Espagne (5 mai-10 octobre 1840), effectué par Gautier en compagnie de son ami, le collectionneur Eugène Piot6 (1812-1890). Piot proposa à Gautier de l’accompagner en Espagne, afin de récolter des trésors artistiques7. La chronique espagnole, culturelle et touristique, est rééditée en 1843, avec un essai antérieur sur Goya8, sous le titre Voyage en Espagne9.

Gautier évoque diverses œuvres, publiées entre l’envoi des deux courriers. Si nous nous limitons aux ouvrages publiés en librairies, les textes concernés correspondent à Fortunio (1838-1840), une contribution au Fruit défendu (1840-1841) et Gisèle (1841)10.

La Correspondance générale ne comporte aucune réponse de Cuvillier-Fleury à cette lettre.

Katherine Rondou
Collaboratrice scientifique à l'Université Libre de Bruxelles
Maître-assistant de langue française à la Haute Ecole Provinciale de Hainaut - Condorcet


1 Edmond BIRE, « M. Cuvilliers-Fleury », dans : Portraits littéraires, Lyon, Librairie générale catholique et classique, 1888, p.309-p.356.
2 Ce courrier n’apparaît pas dans la Correspondance générale éditée par Claudine Lacoste-Veysseyre, mais la réponse de Cuvillier-Fleury du 8 févier 1839 est éditée dans le tome 1 (Théophile GAUTIER, Correspondance générale, éditée par Claudine LACOSTE-VEYSSEYRE, Genève-Paris, Droz, 1985, Tome 1, p.144-p.145) : en remerciement de la critique élogieuse de la Comédie de la mort, Gautier a envoyé Une larme du Diable au journaliste. Cuvillier-Fleury remercie l’auteur pour l’envoi du « livre charmant », le félicite d’accepter aussi bien les remarques négatives que positives, et lui demande de le considérer désormais comme « [son] critique ».
3 Ibid., p.145.
4 Id.,Tra los montes, Paris, V. Magen, 1843.
5 Id., Correspondance générale, 1843-1845 cit., Tome 2, p.11.
6 Ann WILSHER, « Gautier, Piot and the Susse Frères Camera », dans : History of Photography, décembre 1985, V.9, fasc. 4, p. 275-p.278 ; Charlotte PIOT, « Eugène Piot (1812-1890), publiciste et éditeur », dans : Histoire de l’art, novembre 2000, V.47, p. 3-p.17.
7 Kathleen KOESTLER, Théophile Gautier’ Espana, s.l., Summa Publications, 2002, p.24.
8 C. W. THOMPSON, « Gautier : Voyage en Espagne (1943-5) », dans : French Romantic Travel Writing, Chateaubriand to Nerval, Oxford, University Press, 2012, p.186.
9 Théophile GAUTIER, Voyage en Espagne, Paris, Charpentier, 1845.
10 Id., Correspondance générale, 1843-1845 cit., p.11.

BIRE E., « M. Cuvilliers-Fleury », in Portraits littéraires, Lyon, Librairie générale catholique et classique, 1888, p.309-356.

BULGIN Kathleen, The Making of an Artist, Gautier’s Voyage en Espagne, Birminghan, Summa Publications, 1988, 107 p.

GAUTIER Théophile, Correspondance générale, 1843-1845, éditée par LACOSTE-VEYSSEYRE C., Genève-Paris, Droz, 1985-1992, 11 t.

GAUTIER T.,Tra los montes, Paris, V. Magen, 1843, 314 p.

GAUTIER T., Voyage en Espagne, Paris, Charpentier, 1845, 407 p.

GUEGAN S., Théophile Gautier, Paris, Gallimard, 2011.

KOESTLER K., Théophile Gautier’s Espana, s.l., Summa Publications, 2002, 121 p.

PIOT C., « Eugène Piot (1812-1890), publiciste et éditeur », in Histoire de l’art, novembre 2000, v. 47, p. 3-17.

SENNINGER C.-M., Théophile Gautier. Une vie, une œuvre, Paris, SEDES, 1994, 586 p.

THOMPSON C. W., « Gautier : Voyage en Espagne (1943-5) », in French Romantic Travel Writing, Chateaubriand to Nerval, Oxford, Oxford University Press, 2012, p.186-191.

UBERSFELD A., Théophile Gautier, Paris, Stock, 1992, 477 p.

WILSHER Ann, « Gautier, Piot and the Susse Frères Camera », in History of Photography, décembre 1985, v.9, fasc. 4, p. 275-278.

Katherine Rondou
Collaboratrice scientifique à l'Université Libre de Bruxelles
Maître-assistant de langue française à la Haute Ecole Provinciale de Hainaut - Condorcet

Théophile Gautier

Pierre-Jules-Théophile Gautier naquit en 1811 à Tarbes (Hautes-Pyrénées), mais sa famille s’installa à Paris (130, rue Vieille-du-Temple) dès 1814, en raison de la nomination de son père, Jean-Pierre Gautier, à un poste de chef de la comptabilité de l’octroi de Paris. Nerval, qu’il avait rencontré au collège Charlemagne, l’introduisit dans les milieux romantiques en 1829, et le présenta notamment à Victor Hugo : Gautier participa avec enthousiasme à la grande querelle esthétique de 1830. Un temps séduit par la peinture (1824-1830), il se tourna en définitive vers la poésie, encouragé par Hugo. Malheureusement, son premier recueil, Poésies, parut en juillet 1830 (aux frais de son père) et fut totalement éclipsé par les Trois Glorieuses. Les troubles politiques postposèrent de deux ans sa véritable entrée en littérature, avec le long poème Albertus ou l’âme et le Péché (1832). L’œuvre évoquait le destin tragique de l’artiste, à la fois élu et maudit par sa dévotion à la beauté. Le héros, Albertus, meurt car il pense avoir trouvé l’amour dans les bras de la sorcière Véronique. Une incursion dans le fantastique que le lecteur retrouvait, parallèlement, dans les premiers contes de Gautier (e.g. La cafetière en 1831). À cette époque, toutefois, le fantastique ne constituait pas l’inspiration dominante de l’artiste.

Le milieu des années 1830 marqua un tournant décisif dans la vie artistique et privée de Gautier, qui renonça à l’environnement bohème de sa jeunesse. La célèbre préface de Mademoiselle de Maupin (1835), considérée comme le manifeste de l’art pour l’art, signa officiellement sa rupture avec le romantisme -auquel il reprochait ses excès moyenâgeux- et avec l’utilitarisme de la critique littéraire de l’époque. Les œuvres de la maturité restèrent fidèles aux principes énoncés dans la préface : culte exclusif de la beauté, absence de portée politique et/ou morale de l’œuvre, indépendance irréductible de l’artiste.

À partir de la naissance de son fils Théophile (1836), que lui donna sa maîtresse Eugénie Fort, Gautier se consacra à sa vie privée, à son travail et à ses voyages. L’écrivain connut un parcours amoureux instable et multiplia les maîtresses. Il eut encore deux filles (Judith en 1845, Estelle en 1847) de la cantatrice Ernesta Grisi. Ses liaisons eurent un double impact sur sa création artistique : ces présences féminines lui offrirent une source majeure d’inspiration, mais nécessitèrent un apport financier régulier, qui enchaîna l’écrivain à la corvée journalistique.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Gautier ne vécut pas ses voyages comme une libération, mais comme une servitude littéraire. Le séjour en Belgique et au Pays-Bas de 1836 fut, en effet, financé grâce à l’avance de l’éditeur Renduel… pour le Capitaine Fracasse, publié en 1863, après des années d’atermoiements et un procès ! D’autres séjours (Espagne en 1840, Algérie en 1845, Italie en 1850 et Constantinople en 1852) furent péniblement payés par des récits de voyages que Gautier fournissait aux revues… ou oubliait de terminer, de retour à Paris. Il se rendit également à deux reprises en Russie (1858 et 1861), afin de rédiger une étude de l’art russe, qui ne vit jamais le jour. Le plus souvent des désastres financiers, ces voyages offrirent cependant à Gautier d’améliorer son sens de l’observation et de la description.

La production de l’écrivain, bien qu’irrégulière, ne se tarit jamais. Emaux et Camées (1852) offre un parfait exemple de cette créativité paradoxalement constante et paresseuse. Les six éditions successives du recueil s’enrichirent peu à peu et suivirent un rythme de composition en pointillés, mais dévoilèrent une réelle unité poétique. La veine fantastique présenta une continuité analogue, jusqu’à la publication du Capitaine Fracasse (1863), où la reconstitution historique prit réellement les dimensions d’un roman. Il exprima également ses idées sur les arts et la littérature dans de très nombreuses chroniques, parues dans des journaux et ensuite réunies en volumes (L’Art moderne en 1852 et L’histoire de l’art dramatique en 1858). De 1868 à sa mort, il fut le bibliothécaire de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III.

Malheureusement, Théophile Gautier ne connut jamais la reconnaissance littéraire qu’il espérait et essuya un quadruple échec à l’Académie. Il mourut à Paris, en 1872.

Katherine Rondou
Collaboratrice scientifique à l'Université Libre de Bruxelles
Maître-assistant de langue française à la Haute Ecole Provinciale de Hainaut - Condorcet

Lettre

Support : une feuille de papier, 1 pli

Hauteur : 249 mm
Largeur : 189 mm

Cote : 17986/1880

Caricature par Benjamin Roubaud

Th. Gaultier (sic)


Hauteur 309 mm
Largeur : 236,5 mm

Cote : 17986/1880