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Lettre à Jean-Frédéric Perregaux, 8 germinal an X (29 mars 1802)

Paris 8 germinal an 10 de la République française.

Le citoyen Laclos général de brigade, inspecteur général d’artillerie au citoyen Perregault, membre du Sénat conservateur.

L’objet de lettre est, Monsieur, de vous prier, conformément à notre conversation d’hier de vouloir bien :

1° ouvrir chez l’un de vos correspondants, à Dresde, un crédit de douze cent livres, payables à raison de cent écûs tous les trois mois, en faveur de mon fils, Étienne Fargeau Choderlos-Laclos, aspirant diplomatique, attaché à la délégation de Saxe ; à compter du jour de son arrivée à Dresde : de laquelle somme je vous tiendrai compte, et vous rembourserai à chaque époque de payement.

2° de vouloir bien, en outre, lui ouvrir un crédit conditionel, de même somme, pour les cas urgents et imprévûs qui pourraient se trouver, et que votre correspondant jugeroit être tel ; en le priant d’en agir, à cet égard, avec une prudence et une autorité paternelle ; comme aussi avec la réserve que m’impose la médiocrité de ma fortune

3° et enfin, de vouloir bien tenir prête la lettre de recommandation que vous avez eu la bonté de me promettre, et que j’irai prendre chés vous demain ou après ; afin que mon fils puisse en être le porteur

Ci-joint est la signature du jeune homme.

Recevés de nouveau, Monsieur, tous mes remerciments, et l’assurance des sentiments distingués que je vous ai voués.

Laclos

[Apostille en haut à gauche, dans une écriture autre que celle de Choderlos de Laclos :]
de Laclos

On a souvent l’habitude de comparer un romancier aux personnages principaux de ses œuvres, de traquer leurs ressemblances, leurs passions communes. Si cette démarche s’avère pertinente pour certains, il n’en est rien pour Choderlos de Laclos. L’auteur du roman Les liaisons dangereuses était bien éloigné de Valmont, l’épistolier cynique et libertin de la célèbre intrigue scandaleuse de la fin du XVIIIe siècle. Laclos ne concevait le bonheur qu’au sein du cercle familial et aimait profondément sa femme Marie-Soulange (née Duperré), de 18 ans sa cadette.

Il aura également à cœur d’assurer le bonheur et l’aisance matérielle des trois enfants issus de leur union, comme nous le voyons ici pour son fils Étienne Fargeau. Ce dernier avait toujours manifesté peu de goût pour les études et son père, dans un premier temps, ne voulut pas en faire un militaire et tenta de le diriger vers la diplomatie. À cet effet, il se rappela au bon souvenir d’une vieille connaissance en la personne de Talleyrand, alors ministre des Affaires étrangères1. Le document étudié ici montre aussi qu’il sollicita également l’appui du banquier Perregaux. Celui-ci était bien connu du romancier puisqu’il gérait la petite fortune du clan de Laclos2 et était en outre un personnage très influent3. Toutes ces démarches furent couronnées de succès puisque Étienne Fargeau fut nommé aspirant à la légation de France à la cour de Saxe le 13 germinal an X (3 avril 1802)4.

Malheureusement, Étienne Fargeau avait une orthographe déplorable, un défaut évidemment rédhibitoire pour la carrière diplomatique. Cela était à ce point catastrophique que lors d’une visite à Talleyrand en avril 1803, Laclos connut l’humiliation de se voir mettre sous les yeux des lettres de l’aspirant diplomate remplies de fautes. Le ministre ne put d’ailleurs s’empêcher de lancer cette remarque cinglante : « Comment est-il possible qu’un fils de M. de Laclos écrive comme un cuisinière ? ». Dans un premier temps, l’auteur des Liaisons dangereuses conseilla à son fils de suivre des cours particuliers pour résoudre ce problème. En août 1803 cependant, il fit le deuil de la carrière diplomatique de son fils. Il comprit que ce dernier n’avait que l’étoffe d’un officier et c’est ce que ce dernier deviendra. Sa carrière fut aussi brillante5 que brève : une balle dans la tête le fit passer de vie à trépas le 18 mars 18146.



1 POISSON G., Choderlos de Laclos ou l’obstination, Paris, Bernard Grasset, 2005, p. 514.

2 DARD E., Le général Choderlos de Laclos, auteur des "Liaisons dangereuses", 1741-1803, d'après des documents inédits, Paris, Perrin et compagnie, 1905, p. 425.

3 TORNARE A.-J., CLAEYS T., « Jean-Frédéric Perregaux », in Biographies neuchâteloises, t. I, Hauterive, Gilles Attinger, 1996. MATHIEZ A., « Le Banquier Perrégaux », in Annales révolutionnaires, XI, mars 1920, p.242-252. MATHIEZ A., « Encore le banquier Perrégaux », in Annales révolutionnaires, XII, avril 1920, p. 237-243.

4 POISSON G., Choderlos de Laclos ou l’obstination, op.cit., p. 514.

5 Il devint chef de bataillon et chevalier de la Légion d’honneur.

6 POISSON G., Choderlos de Laclos ou l’obstination, op.cit., p. 521, 533, 536, 537.

Biographies et ouvrages relatifs à Choderlos de Laclos

BAYARD P., Le paradoxe du menteur. Sur Laclos, Paris, Les Éditions Minuit, 1993, 184 p.

BECKER-THEYE B., The Seducer as mythic figure in Richardson, Laclos and Kierkegaard, New York & Londres, Garland, 1988, 151 p.

BELAVAL Y., Choderlos de Laclos, Paris, P. Seghers, 1972, 182 p.

BELHADJ H., Lexique et grammaire de l’amour dans les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2000, 451 p.

BERTAUD J.-P., Choderlos de Laclos l’auteur des Liaisons dangereuses, Paris, Fayard, 2003, 570 p.

BOUYSSY M. (éd.), La plus dangereuse des liaisons, Paris, Éditions La Bibliothèque, 1993, 118 p. (préface de Jacques Damade).

DE CHAUVIGNY L., Le fils de Laclos : carnets de marche du commandant Choderlos de Laclos (an XIV-1814). Suivis de lettres inédites de Mme Pourrat, Lausanne, Payot ; Paris Fontemoing, 1912, 250 p.

DARD E., Le général Choderlos de Laclos, auteur des "Liaisons dangereuses", 1741-1803, d'après des documents inédits, Paris, Perrin et compagnie, 1905, X-516 p., ill.

DIACONOFF S., Eros and power in Les Liaisons dangereuses : a study in evil, Genève, Droz ; Paris, diffusion Minard et Champion, 1979, 116 p.

DIDIER B., NEEFS J. (dir.) La Fin de l’Ancien régime : Sade, Rétif, Beaumarchais, Laclos, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 1991, 203 p.

FLORENNE T., La rhétorique de l’amour dans Les liaisons dangereuses : Cécile Volanges ou la lettre dévoilée, Paris, SEDES, 1998, 106 p.

FONTANA B., Politique de Laclos, Paris, Édtions Kimé, 1996, 174 p.

GOTLIB R., « Laclos Pierre Ambroise François Choderlos de », in SOBOUL A., SURATTEAU J.-R., GENDRON F. (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution française, Paris, Presses Universitaires de France, 2005, p. 621-622 (Coll. Quadrige).

Laclos et le libertinage 1782-1982
[actes du Colloque du bicentenaire des Liaisons dangereuses, Chantilly, 1982, organisé par l’université de Picardie], Paris, Presses universitaires de France, 1983, 327 p. (préface de René Pommeau).

MC CALLAM D., L’art de l’équivoque chez Laclos, Genève, Librairie Droz, 2008, 176 p. (Bibliothèque des Lumières, vol. LXXII).

POISSON G., Choderlos de Laclos ou l’obstination, Paris, Bernard Grasset, 2005, 598 p. (nouvelle édition revue et complétée).

POMEAU R., Laclos, Paris, Hatier, 1975, 191 p.

POMEAU R., Laclos ou le paradoxe, Paris, Hachette, 1993, 260 p.

RIGGS L.W., Resistance to culture in Molière, Laclos, Flaubert and Camus : a post-modernist approach, Lewiston, Queenston & Lampeter, E. Mellen Press, 1992, 209 p.

VAILLAND R., Laclos par lui-même, Paris, éditions du Seuil, 1953, 192 p.

VERGER MICHAEL C., Choderlos de Laclos. The man, his works, and his critics, New-York & London, Garland Publishing, 1982, 144 p. (Garland Reference library of the humanities, v. 255).

VERSINI L., Laclos et la tradition, essai sur les sources et la technique des « Liaisons dangereuses », Paris, C. Klincksieck, 1968, 796 p.

Oeuvres de Choderlos de Laclos

Oeuvres complètes [Texte établi, présenté et annoté par Laurent Versini], Paris, Gallimard, 1998, XXXIV-1713 p.

Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos

Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos est issu de la petite noblesse de Picardie (1). Son père était secrétaire de l’intendant de la généralité de Picardie. On sait peu de choses sur l’éducation de Pierre-Ambroise. Le 1er décembre 1759 cependant, il entra comme aspirant à l’école d’artillerie de La Fère. Le 23 janvier 1760, il devient élève de l’école : ainsi commença sa vie militaire. Celle-ci, sous la monarchie, coïncida précisément avec trente ans de paix européenne.

Durant ses années d’études, Pierre-Ambroise se révéla un élève studieux et laborieux. La littérature ne le laissait pas non plus indifférent puisqu’il devint un lecteur admiratif de Jean-Jacques Rousseau. D’autres noms cependant agrémentaient les soirées du jeune militaire comme ceux de Richardson, Molière, Marivaux, Montesquieu, etc. S’ensuivit la vie régimentaire dans plusieurs garnisons et, faute de batailles à mener, le lieutenant Choderlos de Laclos éprouva beaucoup d’ennui. Pour tromper celui-ci, il se mit à versifier mais ses vers étaient bien inférieurs à ce que faisaient d’autres auteurs de l’époque.

C’est sans doute à Grenoble que, mondanités aidant, il fit connaissance de cette noblesse libertine dont il fit le portrait dans Les liaisons dangereuses. Ce groupe social l’étonna autant qu’il le dégoûta et de là naîtra son roman, violente dénonciation des mœurs de l’époque, mais aussi son désir de réformer cette société qu’il jugeait gangrénée.

Les liaisons dangereuses parurent en 1782 et connurent un succès foudroyant : en quinze jours, les 2 000 premiers exemplaires étaient écoulés malgré un prix onéreux. Des dizaines d’éditions clandestines virent le jour par la suite. Les Liaisons provoquèrent surtout l’indignation d’une bonne partie du public et l’on refusa à Laclos un statut de moraliste pour ne voir en lui que le diable en personne.

La même année, il rencontra la femme de sa vie, Marie-Soulange Dupperé, à qui il resta fidèle jusqu’à la fin de son existence. Par la suite, il participa à un concours de l’Académie de Châlons et conçut à cet effet un essai féministe assez audacieux. Il prit aussi la plume pour attaquer Vauban dont la réputation était surfaite selon lui et attaquait le système des places fortes cher au maréchal. Cette démarche indisposa la hiérarchie de Laclos comme on peut aisément l’imaginer.

Lorsque qu’éclata la Révolution, il prit part activement à la vie politique. Il était l’homme de confiance de Philippe d’Orléans et fréquentait un grand nombre de clubs (Club des patriotes de La Fayette, Club des Constitutionnels de Nieuport, etc). Le 20 avril 1789, il fut également désigné comme électeur par la noblesse du quartier du Palais royal mais ne sera pas élus aux États généraux.

Il se rendit ensuite en Angleterre avec Philippe d’Orléans et y resta d’octobre 1789 à juillet 1790. À son retour, il rejoignit le Club des Jacobins et devint le 30 novembre 1790 le directeur du Journal des Amis de la Constitution, charge qu’il assuma pendant huit mois. L’année suivante, il devint un des orateurs les plus en vue du Club des jacobins. Le roi était souvent la cible de ses attaques mais d’autres sujets étaient l’objet de ses discours : défense des droits aux « Placards » et de pétition, plaidoyer en faveur des patois, etc. Après l’épisode de Varennes, il semble avoir poussé Danton à proposer la candidature du duc d’Orléans pour succéder à Louis XVI. Il réclama ensuite la déchéance du roi : Laclos essayait ainsi de forcer la main du duc qui avait pourtant refusé la régence proposée par l’Assemblée nationale. Il continua ses attaques contre le roi quand il devint président du Club mais ne put empêcher la scission entre Feuillants et Cordeliers. Il avait en outre rompu avec le duc d’Orléans, quitta la direction du journal le 21 juillet et ne participa plus aux séances du Club. Le 10 août 1792 lui permit de refaire surface : il fut nommé vice-président de la section de la Butte-des-Moulins à l’Hôtel de ville. Le 29 août, Il devint adjoint du ministre de la Guerre Servan, grâce à Danton avec qui il gardait des liens étroits. À ce titre, il collabora à la préparation de la bataille de Valmy à laquelle il ne participa pas. Promu chef d’état-major de l’armée des Pyrénées, Laclos quitta Paris et rejoignit Toulouse où il resta jusqu’à fin décembre. Cependant, la Révolution se radicalisait inexorablement et le Comité de sûreté générale décida d’arrêter plusieurs personnes du « clan orléaniste » : Laclos fut incarcéré le 2 avril 1793. Libéré deux jours plus tard, on l’arrêta à nouveau le 7, en même temps que Philippe d’Orléans.

Sur témoignage favorable de sa section, il fut à nouveau relâché le 10 et reconduit chez lui où il resta sous surveillance jusqu’au 21 juin. Pour échapper à la loi des suspects, il démissionna de son grade de général de brigade. Précaution inutile : arrêté le 3 novembre, il fut emprisonné à La Force puis transféré le 20 décembre à la « Maison de santé et de détention » de Picpus pour une raison inconnue. Cela lui permit sans doute d’échapper à la guillotine mais il ne retrouva la liberté que le 1er décembre 1794. L’année suivante, il se vit désigné Secrétaire général des hypothèques, un poste qu’il occupa jusqu’à la suppression de cette administration. Il réintégra alors les rangs de l’armée en tant que général de brigade dans l’infanterie. Il devint bonapartiste et approuva le coup d’État du 18 Brumaire. Les deux hommes étaient d’ailleurs complices et le Premier consul en personne le nomma général de brigade dans l’artillerie en janvier 1800. Il rejoignit l’armée du Rhin en mars et y reçut - enfin ! - le baptême du feu. Il se vit confier une nouvelle mission en Italie où il demeura de septembre 1800 à mai 1801. Il devint inspecteur général de l’artillerie en janvier 1802 et se joignit à la nouvelle armée d’Italie en mai 1803. Après son arrivée à Tarente le 9 juillet, il contracta une dysenterie et décéda le 5 septembre.

1 Cette esquisse biographique se base principalement sur l’ouvrage de Georges Poisson pour la période précédant la Révolution française et sur la notice biographique de R. Gotlib (Cf. Orientation bibliographique).

Portrait gravé : C. De Laclos. Auteur des liaisons dangereuses, Carmontelle. Morel sculp.
Support : une feuille de papier

Hauteur 272,5 mm
Largeur : 202 mm

Cote : 19346/2409 bis

Lettre
Support : une feuille de papier

Hauteur : 203,5 mm
Largeur : 316 mm

Cote : 19346/2409 bis