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Lettre à Jean-Hubert Hubin, 21 octobre 1809

Je vous supplie Monsieur de vouloir bien remercier Monsieur Trappé de l’agréable présent qu’il a bien voulu me faire, ce volume est charmant par sa variété et les jolis vers qu’il contient, ainsi que la prose qui contient des morceaux plein d’intérêt. Je l’ai lu avec le plus grand plaisir. Je vous demande en grâce de vous charger de tous mes remerciements.
Permettez-moi aussi Monsieur de vous exprimer ma reconnaissance de l’indulgence aimable que vous me montrez ; le suffrage de personnes telles que vous me sera toujours très précieuse, je ne puis la mériter que par une pureté d’intention qui n’a jamais varié dans mes écrits ; mais l’approbation accordée aux bons principes a beaucoup plus de prix à mes yeux que celles qui n’est obtenues que par les talents. L’esprit, l’imagination et la facilité sont des dons bien funestes quand la raison n’en dirige pas l’usage ; comme les richesses ne servent qu’à donner des torts et des ridicules aux prodigues et aux insensés. Il y a dans le livre de votre ami et beaucoup d’esprit et d’excellents principes, il est fait pour plaire et il est très estimable, deux mérites bien rarement réunis aujourd’hui.
Je vais faire paraître un ouvrage d’un genre très neuf sur la mythologie, je voudrais vous en envoyer 2 exemplaires l’un pour vous Monsieur et l’autre pour Monsieur Trappé, comment dois-je vous les adresser ?
J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante
Félicité Genlis.
De l’Arsenal 21 octobre 1809.

[Adresse]
Département de la Dyle
A Monsieur
Monsieur J.H. Hubin membre de la Société de littérature de Bruxelles.
À Bruxelles.

Dans le monde des lettres, l’envoi d’un de ses ouvrages à un personnage illustre a été et est toujours une pratique très répandue. La comtesse de Genlis était alors une femme de lettres très appréciée et protégée par Napoléon1 : il était donc normal que le baron de Trappé lui communiqua un de ses livres, sans doute ses Variétés en vers et en prose, parues en 18082. Il espérait peut-être une promotion de son ouvrage mais nous n’en avons trouvé aucune trace dans l’abondante littérature consacrée à la comtesse de Genlis. On aurait tort toutefois de n’y voir qu’une démarche intéressée. Tout au long de son œuvre en effet, Jean-Herman de Trappé, profondément chrétien, s’est fait le défenseur de la religion, vue comme une nécessité morale et sociale. Il lutta également contre les encyclopédistes3. On peut donc raisonnablement penser que le baron trouvait des affinités dans l’œuvre de la comtesse. Dès 1787 en effet, celle-ci rédigea une longue apologie de la religion ayant pour titre La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable philosophie - ouvrage fait pour servir à l’éducation des Enfants de S.A.S. Monseigneur le duc d’Orléans et dans lequel on expose et l’on réfute les principes des prétendus philosophes. Comme la fin du titre l’indique, la deuxième partie de l’ouvrage est une attaque en règle contre les philosophes mais aussi une critique féroce de l’Encyclopédie. Dans les années qui suivirent, elle ne varia pas d’opinion à ce sujet, au point de recevoir en 1802 un exemplaire dédicacé du Génie du christianisme, ouvrage qu’elle défendit avec la plus grande vivacité4. On comprend mieux dès lors le ton bienveillant de Félicité de Genlis concernant l’ouvrage du baron de Trappé.
Terminons en identifiant l’ouvrage sur la mythologie : il s’agit des Arabesques mythologiques, rédigé dans son logement de l’Arsenal en 1808 et 1809. Ayant pour base un Dictionnaire de la Mythologie à l’usage de la Jeunesse conçu en Allemagne durant son exil, Félicité de Genlis y ajouta des planches conçues par ses soins. Ses Arabesques furent publiées en deux volumes en 18105.

1 DE BROGLIE G., Madame de Genlis, Paris, Librairie Académique Perrin, 2001, p. 343-390.
2 Bruxelles, Imprimerie ad. Stapleaux, 1808, 191 p. (in BONHOMME G., « Trappé (Jean-Herman, baron de) », in Biographie nationale, Bruxelles, Académie royale de Belgique, Établissements Émile Bruylant, 1930-1932, t. 25, col. 539). À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucun exemplaire de ces Variétés n’est disponible dans les bibliothèques belges.
3 BONHOMME G., « Trappé (Jean-Herman, baron de) », op. cit., col. 533.
4 DE BROGLIE G., Madame de Genlis, op. cit., p. 162, 163, 167.
5 Ibidem, p. 361.

BESSIRE F., REID M. (dir.), Madame de Genlis. Littérature et éducation, Mont-Saint-Aignan, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2008, 337 p.

BONHOMME H., Madame la comtesse de Genlis. Savie, son œuvre, sa mort (1746-1830), Paris, Librairie des Bibliophiles, 1885, 138 p.

CHABAUD L., Mesdames de Maintenon, de Genlis & Campan : leur rôle dans l'éducation chrétienne de la femme, Paris, Plon, XXIV-315 p. (coll. Les précurseurs du féminisme).

CLAUDE-PICHOIS V., « Genlis (Caroline - Stéphnaie - Félicité Du Crest, comtesse de) », in PREVOST M., ROMAN D’AMAT, TRIBOUT DE MOREMBERT H. (dir.), Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1982, t. XV, col. 1045-1049.

DE BROGLIE G., Madame de Genlis, Paris, Librairie Académique Perrin, 2001, 527 p.

DESHAYES O., Le destin exceptionnel de Mme de Genlis (1746-1830) : une éducatrice et femme de lettres en marge du pouvoir, Paris L’harmattan, 2014, 287 p. (coll. Historiques).

Deux célébrités féminines aux XVIIIe et XIXe siècles: Madame de Genlis et Madame Vigée-Le Brun, Paris, Librairie Saint-Paul, s.d., 413 p.

HARMAND J., Madame de Genlis. Sa vie intime et politique 1746-1830. D’après des documents inédits, Paris, Librairie académique, 1912, 557 p. (préface d’É. Faguet).

LAPAUZE H. (éd.), Lettres inédites de Madame de Genlis à son fils adoptif Casimir Baecker (1802-1830), Paris, Librairie Plon, 1902

LOUICHON B., Romancières sentimentales (1789-1825), Saint-Denis, Presses Universiataires de Vincennes, 2009, 343 p. (coll. Culture et Société).

MASSEAU D., Madame de Genlis. Mémoires, Paris, Mercure de France, 2004, 390 p.

NIKLIBORC A., L'œuvre de Madame de Genlis, Wroclow, Uniwersytet Wroclawski, 1969, 165 p. (Acta Universitatis Wratislaviensis, 96 ; Romanica Wratislaviensia, IV)
PLAGNOL-DIÉVAL M.-E., Madame de Genlis et le théâtre d'éducation au XVIIIe siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 1997, 440 p. (Studies on Voltaire and the Eighteenth century, 350).

TROUSSON R. (éd.), Romans de femmes du 18e siècle Mme de Tencin, Mme de Graffigny, Mme Riccoboni, Mme de Charrière, Olympe de Gouges, Mme de Souza, Mme Cottin, Mme de Genlis, Mme de Krüdener, Mme de Duras, Paris, Robert Laffont, 1996, LXXV-1085 p. (coll. Bouquins).

YIM D., The unpublished correspondence of Mme de Genlis and Margaret Chinnery and related documents in the Chinnery family papers, Oxford, Voltaire Foundation, University of Oxford, 2003, XVIII-184 p. (Studies on Voltaire and the Eighteenth century , 2003:02).

 

Comtesse Caroline Stéphanie Félicité de Genlis

Née à Champcéry le 25 janvier 1746, décédée à Paris le 31 décembre 1830. Caroline Stéphanie Félicité du Crest était la fille de Pierre César du Crest, seigneur de Champcéry et Marie-Françoise Mauguet de Mézières(1). Durant sa petite enfance, elle subit plusieurs accidents qui auraient pu lui coûter la vie : elle tomba dans un étang à 18 mois, se blessa à la tête à 5 ans, etc. À l’âge de 7 ans, elle se distingua en jouant la comédie chez Le Normand, mari de Madame de Pompadour. Ce dernier vint à la rescousse de la famille de Félicité en prêtant de l’argent. Vers la même époque, Félicité obtint le titre rémunérateur de chanoinesse de l’Abbaye d’Alix près de Lyon. Rentrée dans son domicile de Saint-Aubin, elle commença son éducation avec des romans de Mademoiselle de Scudéry et le théâtre de Mademoiselle Barbier. Cela constituera, avec un peu de musique, de danse et de catéchisme, l’essentiel de son éducation. Son père se vit contraint de vendre son château de Saint-Aubin en 1756. Sa famille s’installa à Paris et la jeune Félicité y fréquenta les salons en vue. Ses journées étaient bien remplies : en plus de quatre heures de musique le matin, elle se consacrait aux répétitions de rôle l’après-midi tandis qu’elle se rendait à divers spectacles le soir. Les nuits étaient courtes et consacrées aux lectures et à la correspondance. Elle reçut ensuite des leçons de maîtres réputés grâce au fermier général La Popelinière qui l’auraient épousée si elle avait eu plus de 13 ans… Sa voix s’améliora et elle jouait très bien de la harpe, de la guitare et du clavecin. Son succès ne cessait de grandir et elle songeait à faire un beau (et riche) mariage avec un homme proche de la Cour. Celui-ci ne fut autre que Charles Alexis Brulart, comte de Genlis, neveux de Monsieur Puissieux, ancien ministre des Affaires étrangères de Louis XV. Conclu le 8 novembre 1763, le mariage de ce riche jeune homme avec une fille de famille ruinée causa un grand scandale. Monsieur Puissieux surtout était furieux et bien des portes se fermèrent devant le couple. Dès lors, ils se réfugièrent chez le frère du comte de Genlis, le temps de se faire oublier. En 1764, le couple fut un temps ami avec Jean-Jacques Rousseau avant qu’une dispute ne les éloignât définitivement. Un premier enfant naquit l’année suivante, Caroline. il sera suivi par Pulchérie en 1767 et par Casimir en 1768. Entretemps, les Puissieux avaient pardonné et acceptèrent de présenter Félicité à la Cour. Grâce à sa tante Madame de Montesson, elle fit la connaissance du futur Philippe-Egalité, alors duc de Chartres et duc d’Orléans à la mort de son père en 1785. La comtesse de Genlis fit son entrée au Palais-Royal en 1772 en tant que dame d’honneur de la duchesse de Chartres. En 1776, elle visita l’Italie avec la duchesse. Sur le chemin du retour, elle s’arrêta à Ferney pour y visiter Voltaire. L’année suivante, elle se consacra entièrement à l’éducation des enfants du duc de Chartres, quittant ainsi la Cour et -surtout- les innombrables ragots de ce milieu. Elle recevait toutefois les esprits brillants du temps comme Buffon, Marmontel, Bernardin de Saint-Pierre, d’Alembert, etc. En 1779, le premier volume de son œuvre parut avec pour titre : Théâtre à l’usage des jeunes personnes ou théâtre d’éducation. D’autres ouvrages furent écrits les années suivantes : Adèle et Théodore, ou lettres sur l’éducation (1782) ; Deux réputations, attaques contre les philosophes (1784) ; La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable philosophie (1787, cf. analyse), etc. La Révolution éclata et Félicité prit de plus en plus d’ascendant sur les enfants du duc d’Orléans, aux dépens de l’épouse de celui-ci qui tenta vainement de saper son influence. Jugeant la révolution trop radicale, la comtesse de Genlis décida de rejoindre l’Angleterre après l’arrestation du roi à Ravenne. Elle rejoignit le Hainaut en 1792 avant de gagner l’Allemagne. Son mari et le duc d’Orléans furent guillotinés l’année suivante. Reprise sur les listes d’émigrés, elle resta en terres allemandes les années suivantes. Durant ces années mouvementées, elle continuait toutefois à écrire avec une belle régularité avec par exemple le Discours sur l’éducation de M. Le Dauphin (1791), Précis de la conduite de Madame de Genlis depuis la Révolution (1796), Les petits émigrés ou Correspondance de quelques enfants (1798), etc. Comme tant d’autres, elle fut rayée des listes d’émigrés et put rentrer en France en juillet 1800, pratiquement ruinée. Elle pourra néanmoins compter sur l’aide de Bonaparte qui lui obtint le logement du bibliothécaire de l’Arsenal puis une pension de 6.000 francs. La démarche était intéressée : le souverain demandait à Félicité d’écrire sur des sujets littéraires et moraux. Du reste, elle continuait à compléter son œuvre avec notamment La Duchesse de La Vallière (1804) qui connut un grand succès. À la chute de l’Empire, elle se rangea du côté des Bourbons. Elle obtiendra d’ailleurs une pension de 8.000 francs qui lui permit de continuer son activité littéraire, avec notamment Les diners du baron d’Holbach (1822), un livre très apprécié du public. Sa dernière œuvre d’importance est ses Mémoires sur le XVIIIe siècle et la Révolution française, depuis 1756 jusqu’à nos jours (10 volumes, 1825). Elle rendit son dernier soupir le 31 décembre 1830 après avoir vu la famille d’Orléans s’emparer du pouvoir.

(1) Pour cette notice, nous nous sommes principalement inspiré de la notice de V. Claude-Pichois et des monographies de Alice M. Laborde et de de Broglie (cf. orientation bibliographique).

Lettre
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Portrait
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M.me de Genlis., J. Lith. de Delpech., signature en fac-similé.

Cote : 19346/1903 bis