Lettre à Roland Girbal, circa décembre 1781

tout bien consideré, monsieur Roland, je trouve que vous avez donné un bon conseil a madame Diderot, et qu’il seroit bien imprudent de s’exposer a un coup demain. ainsi venez me voir le plus tot possible, afin de tromper par nos precaucions le malin vouloir des mal intentionnés.

Diderot
La veille de noel

[Adresse] :
A Monsieur
Monsieur Girbale (sic)
Rue montmartre
a l’entrée de la rue des
vieux augustins
1ere porte cochere a droite »

[1 cachet postal]

Cette lettre ambiguë à bien des égards fut envoyée à Roland Girbal (? - ?), un des derniers copistes de Diderot. Au crépuscule de son existence, le philosophe désirait en effet qu’une édition complète de son œuvre voie le jour. À cet effet, il sollicita dès 1780 des copistes dont le travail consistait à reproduire soigneusement les manuscrits. Cette tâche était d’autant plus ardue que Diderot songeait à deux éditions complètes : la première destinée à l’édition, la seconde à Catherine II. Pour diriger cette entreprise, un calligraphe de talent s’imposait et le choix de Diderot se porta sur Roland Girbal, rencontré probablement grâce à Jacques-Henri Meister1, un proche du philosophe qui dirigea la Correspondance littéraire2. La collaboration entre Roland Girbal et Diderot dura jusqu’à la mort de ce dernier. Girbal dirigea donc cette entreprise entouré de quelques copistes sous ses ordres et s’il faut en croire P. Vernière, il peut être considéré comme l’auteur de la collection de Pétersbourg3.

Il faut sans doute renoncer à connaître les tenants et aboutissants exacts de cette missive conçue sans doute le 24 décembre 17814. Jean De Booy proposa toutefois en son temps plusieurs hypothèses dignes d’intérêt. Peu avant cette veille de Noël 1781, Diderot fut la victime d’une campagne menée contre lui. Des Nouvelles pensées philosophiques étaient en effet parues sous le nom de Diderot5 bien qu’il n’en fût pas l’auteur. Peu importe : en date du 28 novembre 1781, Louis-François Metra dénonçait dans sa Correspondance littéraire secrète cet opuscule en termes peu amènes : « M. Diderot, après avoir si heureusement vendu sa philosophie en in-folio, voudroit la revendre encore en petites feuilles volantes. Il court ici quelques exemplaires d’un pamphlet qu’il a, pour changer, intitulé : Nouvelles Pensées Philosophiques, où il redit autrement ce qu’il a dit de tant de façons, sur l’athéisme qu’il ne veut pas qu’on prêche, qu’il reconnoit être la plus dangereuse doctrine, mais contre lequel il croit que l’homme n’a d’autre préservatif que la foi aveugle, l’ignorance, la sottise, l’imbécillité, des préjugés ». Il est possible que la sortie de l’opuscule et son involontaire promotion par Metra aient inspiré aux autorités de Paris le désir de procéder à une perquisition au domicile de Diderot, qui serait le « coup de main » dont Roland Girbal a averti le philosophe.
Jean De Booy juge également possible que Diderot ait pu croire qu’on en voulait à ses propres manuscrits inédits, ou à l’ensemble des papiers qu’il tentait de mettre en ordre avec l’aide de Girbal6. La consultation des quelques lettres de Diderot à Girbal qui nous sont parvenues rendent cette hypothèse plausible. Au début de 1782 en effet, on voit le philosophe réclamer une copie du sulfureux roman La religieuse7 ou encore d’y insérer une « addition » à la fin de l’ouvrage8.
Bref, les 2 hypothèses se valent et seule la découverte de nouveaux documents nous permettrait de nous prononcer, voire d’envisager un autre scénario.

Olivier DAMME,
Archiviste de l'Académie royale de Belgique


1 VAN CRUGTEN-ANDRÉ V., « Girbal, Roland », in TROUSSON R., MORTIER R. (éd.), Dictionnaire de Diderot, Honoré Champion, Paris, 1999, p. 209. Nous n’avons pu consulter l’ouvrage de Paul Vernière : Diderot, ses manuscrits et ses copistes : essai d'introduction à une édition moderne de ses œuvres, Paris, Klincksieck, 1967, 53 p.
2 Sur Jacques-Henri Meister, voyez ; DE ATHAYDE GRUBENMANN Y., Un cosmopolite suisse : Jacques-Henri Meister, Genève, Droz, 1954, 180 p. Sur les relations entre Meister et Diderot, voyez : « Diderot und Jacques Henri Meister », in JÜTTNER S. (her.), Présence de Diderot, Internationales Kolloquium zum 200. Todesjahr von Denis Diderot an der Universitàt-GH-Duisburg vom 3.-5. Oktober 1984, Frankfurt-am-Main, Peter Lang,1990, pp. 191-201 (Europâische Aufklârung in Literatur und Sprache, Band l).
3 VAN CRUGTEN-ANDRÉ V., « Girbal, Roland » (…), op. cit., p. 209.
4 DE BOOY J., « Diderot et son copiste Roland Girbal », in French Studies, XVI, 4, 1962, p. 329, 330. TROUSSON R., Diderot jour après jour : chronologie, Paris, Champion, 2006, p. 186 (Collection Les Dix-huitièmes siècles, 101). La correspondance éditée de Diderot place ce document sous deux dates différentes, la première sous celle du 24 décembre 1767 (ROTH G., Denis Diderot. Correspondance. VII (Janvier 1767-Décembre 1767), Paris, Les éditions de Minuit, 1992, p. 224-225), la seconde en 1781 (ROTH G., VARLOOT J., Denis Diderot. Correspondance. XV (Novembre 1776 - juillet 1784), Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p. 284). La première est à abandonner, Georges Roth reconnaissant lui-même disposer de trop peu de renseignements pour dater précisément cette lettre (ROTH G., Denis Diderot. Correspondance. VII (…), op. cit., p. 224). Il semble en effet que cette lettre fut éditée avant l’article de Jean De Booy qui livre l’analyse la plus poussée et la plus convaincante de ce document.
5 DIDEROT, Nouvelles Pensées philosophiques, Liège, 1781, 40 p.
6 DE BOOY J., « Diderot et son copiste Roland Girbal », op.cit., p. 329, 330.
7 ROTH G., VARLOOT J., Denis Diderot. Correspondance. XV (…), op. cit., p. 289.
8 Ibidem, p. 290.

DE ATHAYDE GRUBENMANN Y., Un cosmopolite suisse : Jacques-Henri Meister, Genève, Droz, 1954, 180 p.

DE BOOY J., « Diderot et son copiste Roland Girbal », in French Studies, XVI, 4, 1962, p. 324-333.

KERVYN DE LETTENHOVE J., Les collections d’autographes de M. de Stassart. Notices et extraits, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1880, p. 99 (Mémoires couronnés et autres mémoires, coll. in-8°, t. XXX).

MORTIER R., MAT M., Diderot et son temps : catalogue d'exposition [Bruxelles, bibliothèque royale Albert Ier du 18 janvier au 2 mars 1985], Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles, 1985, 376 p., 32 pl.

TROUSSON R., Diderot jour après jour : chronologie, Champion, Paris, 2006, 229 p. (coll. Les Dix-huitièmes siècles, 101).

TROUSSON R., Denis Diderot ou le vrai Prométhée, Paris, Tallandier, 2005, 717 p.

TROUSSON R., MORTIER R. (dir.), Dictionnaire de Diderot, Paris, Honoré Champion, 1999, 546 p. (coll. Dictionnaires et Références, 4).

VAN CRUGTEN-ANDRÉ V., « Girbal, Roland », in TROUSSON R., MORTIER R. (éd.), Dictionnaire de Diderot, Honoré Champion, Paris, 1999, p. 209.

VERNIÈRE P., Diderot, ses manuscrits et ses copistes : essai d'introduction à une édition moderne de ses œuvres, Paris, Klincksieck, 1967, 53 p.

WILSON A. M., Diderot : sa vie et son œuvre, Paris, Robert Laffont, 1985, 810 p.

Denis Diderot

Né à Langres le 5 octobre 1713, décédé à Paris le 31 juillet 1784.Denis Diderot naquit dans une famille bourgeoise à la situation financière favorisée1. On sait peu de choses de ses premières années d’études mais il est certain qu’il fréquenta le collège Jésuite de Langres, un établissement à la discipline de fer. Il s’y distingua tout autant par son indiscipline que par son intelligence en récoltant les prix de fin d’année avec une belle constance. Au vu de ses résultats, sa famille songea à une carrière ecclésiastique et il reçut des mains de l'évêque de Langres une tonsure « par provision » qui lui donnait droit au titre d’abbé sans toutefois l’autorisation de porter la soutane ou de conférer les sacrements. Sa famille espérait que de cette manière, il bénéficierait de la prébende de son oncle Jean-Didier Vigneron. Celui-ci n’arriva toutefois pas à imposer le choix de son neveu à son chapitre avant sa mort. Les jésuites auraient tenté ensuite d’attirer dans leurs rangs un sujet aussi doué que Diderot en lui conseillant de quitter sa famille. Vrai ou pas, il est certain toutefois que Diderot quitta la province pour Paris. Les historiens se perdent en conjectures sur ses premières années parisiennes mais il est certain cependant qu’il acheva ses deux années de philosophie en 1732. Il a également mené à terme trois années de théologie à la Sorbonne qui, à défaut d’en faire un docteur, lui permettait de prétendre à un bénéfice ecclésiastique. Peu de temps après toutefois, il renonça définitivement à une carrière ecclésiastique et rejoignit Paris. Déçue, sa famille le somma de choisir au plus vite un métier digne de ce nom. Il choisit le droit mais se lassa bien vite de celui-ci. Commença alors une vie de bohême où il vécut d’expédients. Il pouvait continuer ainsi à s’adonner à sa passion pour les mathématiques et satisfaire son incessante soif de lecture : Voltaire, Montesquieu, Fontenelle, etc. mais aussi les auteurs grecs et romains. Il commença également à écrire à partir de 1739 pour le Mercure de France : rien n’annonçait toutefois une grande plume à l’époque. Il rencontra Anne-Antoinette Champion en 1741 et voulut de suite l’épouser. Son père s’y opposa avec véhémence et réussit même à le faire enfermer. Libéré, il continua à défier l’autorité paternelle en se mariant malgré tout le 6 novembre 1743. Cette union ne fut guère heureuse en raison des infidélités de Diderot et de sa jalousie : il eut soin en effet de tenir sa femme à l’écart du monde qu’il fréquentait. Ils conçurent quatre enfants, dont un seul atteignit l’âge adulte, Marie-Angélique. L’année de son mariage est aussi celle du démarrage de sa carrière littéraire, en assurant plusieurs traductions, notamment celle d’un ouvrage de Shaftesbury traduit sous le titre de Principes de la philosophie morale (…). En 1746, il rédige ses Pensées philosophiques, bref opuscule s’inscrivant en droite ligne de la littérature clandestine hostile aux religions révélées et à certaines pratiques du christianisme. Dans cet ouvrage, le déisme semble encore emporter les suffrages de Diderot, ce qui lui valut une réaction rapide des autorités : le 7 juillet 1746, le Parlement condamnait l’ouvrage à être lacéré et brûlé. Cette condamnation ne tarit pas l'inspiration de l’auteur qui enchaîna avec la rédaction de De la Suffisance de la religion, puis de la Promenade du Sceptique, etc. La Lettre sur les aveugles, à l’usage de ceux qui voient, est sans doute la plus connue du fait des positions matérialistes de l’auteur qui lui valurent (pour d'autres ouvrages également) une détention de trois mois au château de Vincennes en 1749. Parallèlement, il commença avec d’Alembert le gigantesque projet de l’Encyclopédie dont le prospectus parut en 1750 et le premier volume l’année suivante. Saluée par les philosophes, cette entreprise fut critiquée par les jésuites qui pouvaient difficilement accepter la concurrence faite par cet ouvrage à leur Dictionnaire de Trévoux. Peu importe : les volumes sortirent avec une belle régularité : en 1772 (fin de l’aventure), on comptait 17 volumes de textes, 11 de planches (composées de 2.885 illustrations), 5 volumes de suppléments et deux d’index. Éditeur de cet œuvre en collaboration avec d’Alembert, Diderot y contribua également en tant qu’auteur de quelque cinq mille entrées, bien que certaines ne contiennent que quelques lignes. La conception de cet ouvrage d’envergure ne fut pas sans soucis tant les interdictions se succédèrent au fil des années : les ennemis de l’Encyclopédie étaient nombreux… Parallèlement à cette œuvre gigantesque, Diderot continuait à écrire à un rythme soutenu : Le père de famille, Le Neveu de Rameau, etc. et s’adonnait à la critique littéraire dans les colonnes de la Correspondance littéraire de Grimm. Les quelques ennuis avec les autorités françaises pour l'édition des ouvrages susdits ne l'empêchèrent pas d'être apprécié par d'autres souverains et notamment Catherine II, l'Impératrice de Russie, dont il était en outre le bibliothécaire depuis le début des années 60. Il entreprit d'ailleurs un voyage vers Saint-Pétersbourg en juin 1773 et y rencontra l'impératrice avec qui il eut des entretiens réguliers du 15 octobre jusqu'à la fin février 1774. La politique fut souvent au centre de ces entrevues mais leurs idées respectives divergeaient en bien des points : le rejet du despotisme par le Français ne pouvaient que se heurter à l'absolutisme de Catherine II, bien que leurs conversations restèrent amicales. Il put d’ailleurs toujours compter sur l'aide de la souveraine en cas de besoin. Il quitta la Russie en mars 1774. Durant les années suivantes, son énergie déclinante lui fit fuir la vie en société mais n'entrava en rien sa créativité puisqu'il conçoit Jacques le Fataliste, l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron et sur les mœurs et les écrits de Sénèque (...), La Religieuse, etc. Parallèlement, il travailla à une édition complète de ses œuvres et prit à cet effet sous ses ordres le copiste Roland Girbal dont nous reparlerons dans l'analyse du document nous intéressant ici.

1 Pour cette esquisse biographique de Diderot, nous nous sommes inspirés principalement de la récente biographie de Diderot conçue par Raymond Trousson (TROUSSON R., Denis Diderot ou le vrai Prométhée, Paris, Tallandier, 2005, 717 p.).

Support : 1 feuille de papier, 1 pli

Hauteur : 116 mm
Largeur : 142 mm

Cote : 19346/1588