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Lettre au dauphin de France, 16 juillet 1825

Liberté Egalité
 

République d’Haiti

Jean Pierre Boyer Président d’Haiti


A son Altesse Royale

Le très auguste dauphin



Prince

La renommée avait déjà fait retentir ici le bruit de votre gloire et annoncé l’éclat des brillantes qualités et des vertus royales qui distinguent si éminemment votre Altesse. L’admiration était le sentiment que l’on éprouvait alors, et dont on ne pouvait se défendre pour une si glorieuse illustration ; mais aujourd’hui que nous sommes informés que vos principes de justice se sont ouvertement prononcés en faveur d’Hayti, un sentiment plus tendre a pénétré tous les cœurs pour Votre Altesse. Puisse t elle en agréer ici l’hommage et vivre longtemps pour le bonheur de l’humanité et la prospérité de la nation sur laquelle elle est destinée à régner !

J’ai l’honneur d’être avec les sentiments de profonde vénération qui sont dus à votre Altesse Royale

Boyer

Port au Prince, 16 juillet, 1825, an 22e de l’indépendance.

Le document mis en évidence ici ne nous donne malheureusement pas beaucoup d’indications sur les déclarations du dauphin de France au sujet d’Haïti à cette époque1. Il est fort probable cependant que celles-ci ne se distançaient guères de celles de son père qui avait reconnu l’indépendance d’Haïti par l’ordonnance du 17 avril 1845. Après tout, Louis-Antoine était appelé à succéder à son père et il dut sans doute s’aligner sur les positions de son père : Jean-Pierre Boyer ne pouvait donc que louer l’action du dauphin, non sans emphase.

Quoiqu’il en soit, l’ordonnance susdite reconnaissait un état de fait datant de quelques années déjà : l’indépendance d’Haïti avait été proclamée le 1e janvier 1804, d’où l’« an 22e de l’Indépendance » ajouté à la date, réminiscence sans doute du calendrier révolutionnaire français2. Toutefois, jusqu’en 1825, la France brandissait de temps à autre la menace d’un rétablissement colonial. Pour parer à ce danger, le président haïtien Alexandre Pétion (en exercice de 1807 à 1818) proposa aux Français le paiement d’une indemnité : cette solution fut rapidement écartée. Jean-Pierre Boyer renouvela cette offre en 1821 et négocia celle-ci trois ans plus tard avec les autorités françaises en échange de l’émancipation de l’île. Cette solution avait les faveurs des milieux financiers français3 : il n’est donc pas étonnant que l’ordonnance du 17 avril 1825 dans son article 2 stipule que « les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront (…) la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité »4. Cette somme était considérable pour l’époque et fut une lourde charge pour l’économie haïtienne tout au long du XIXe siècle et même au-delà. L’ordonnance eut certes le mérite de provoquer rapidement la reconnaissance de l’indépendance de cette république par les autres grandes capitales (sauf Washington qui attendit 1862) mais elle institua pour longtemps la sujétion économique d’Haïti par l’ancienne métropole5.


1 Il est à déplorer que les grandes bibliothèques du pays conservent peu d’ouvrages au sujet d’Haïti. De plus, les ouvrages disponibles relatifs à la monarchie française de l’époque ne contiennent pas d’information au sujet d’Haïtiet nous n’avons pu trouver les ouvrages récents relatifs au dauphin de France d’alors (CARTRON M.-B., Louis XIX, celui qui fut roi vingt minutes : mémoires de Louis Antoine d'Artois duc d'Angoulême, Versailles, Via Romana, 2010, 432 p. ; CARTRON M.-B., Louis XIX, roi sans couronne, Paris, Sicre éditions, 2001, 406 p. ; DE MONTBEL G.-I., Le comte de Marnes : fils aîné du roi de France Charles X : notice sur son exil, son caractère, sa mort et ses funérailles, suivie des actes et procès-verbaux relatifs à son décès, Paris, Sicre éditions, 2001, 109 p.).

2 L’influence française est également évidente dans l’en-tête de cette missive.

3 JOACHIM B., «  L’indemnité coloniale de Saint-Domingue et la question des rapatriés », in Revue historique, 246, 1971, p. 363.

4 BLANCPAIN F., « L’ordonnance de 1825 et la question de l’indemnité », in BENOT Y., DORIGNY M. (dir.), Rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises, 1802 : ruptures et continuités de la politique coloniale française (1800-1830) : aux origines d'Haïti [actes du colloque international tenu à l'université de Paris VIII les 20, 21 et 22 juin 2002], Paris, Maisonneuve & Larose, 2003, p. 227-228.


5 Ibidem, p. 233, 236.

BENOT Y., DORIGNY M. (dir.), Rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises, 1802 : ruptures et continuités de la politique coloniale française (1800-1830) : aux origines d'Haïti [actes du colloque international tenu à l'université de Paris VIII les 20, 21 et 22 juin 2002], Paris, Maisonneuve & Larose, 2003, 591 p.

BETHEL L., The Cambridge history of Latin America, Cambridge, New York, Sydney, Cambridge University Press, 2009, vol. II, pp. 250-267.

« Boyer (J. Pierre) », in BOUILLET M.-N., CHASSANG A., Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1878 (vingt-sixième édition), p. 284.

BRIÈRE J.-F., Haïti et la France, 1804-1848 : le rêve brisé, Paris Éditions Karthala, 2008, 354 p.

DE LACROIX P., La révolution de Haïti, Paris, Karthala, 1995, 525 p. (texte intégral de l’édition de 1819, annotée par Pierre Pluchon).

FLEURIMOND W.K., Haïti : 1804-2004 : le bicentenaire d'une révolution oubliée, Paris, L'Harmattan, 2006, 204 p. (Coll. Recherches et documents Amériques latines).

JOACHIM B., « Commerce et décolonisation : l’expérience franco-haïtienne au XIXe siècle », in Annales : Economies, Sociétés, Civilisations, 27, 1972, p. 1497-1525.

JOACHIM B., «  L’indemnité coloniale de Saint-Domingue et la question des rapatriés », in Revue historique, 246, 1971, p. 359-376.

JOACHIM B., « La reconnaissance d’Haïti par la France (1825) : naissance d’un nouveau type de rapports internationaux », in Revue d’Histoire moderne et contemporaine, 22, 1975, p. 369-396.

MADIOU T., Histoire d’Haïti : années 1843-1846, Port-au Prince, 1847-1848, 4 vol.

MOYA PONS F., La dominación haitiana, 1822-1844, Santiago de los Caballeros, 1972, 221 p.

UNIVERSALIS, « Boyer Jean-Pierre (1776-1850) », in Encyclopaedia Universalis [en ligne], consulté le 19 février 2013. Consultez la notice.

YACOU A. (dir.) Saint-Domingue espagnol et la révolution nègre d'Haïti (1790-1822), commémoration du bicentenaire de la naissance de l'État d'Haïti (1804-2004), Paris, Karthala, 2007, 683 p. (Coll. Hommes et sociétés).

Jean-Pierre Boyer

Né le 15 février 1776 à Port-au-Prince; décédé le 09 juillet 1850 à Paris. Jean-Pierre Boyer était le fils d’un colon provençal et d’une femme noir guinéenne. Né mulâtre libre(1), il se prononça en faveur du décret pour la suppression de l’esclavage dans les colonies françaises promulgué en 1794. Il soutint les commissaires de la République en combattant avec eux contre les colons alliés aux Anglais.

Il s’opposa ensuite à Toussaint Louverture qui s’émancipait de plus en plus de l’autorité des représentants de la métropole. Il participa donc à la guerre civile de 1799/1800 aux côtés du général André Rigaud. Suite à la victoire de Toussaint, il prit le chemin de la métropole. Il revint en 1802 en faisant partie de l’expédition navale française ordonnée par Bonaparte. Toussaint Louverture arrêté, Boyer prit ensuite les armes contre les Français suite au rétablissement de l’esclavage. Il s’ensuivit la défaite des armées françaises et la proclamation de l’indépendance d’Haïti. Durant les années suivantes, Boyer soutint Alexandre Pétion qui le nomma colonel puis général. Il l’aida aussi à renverser Jean-Jacques Dessalines qui s’était proclamé empereur puis à combattre Henri Christophe qui refusait l’élection de Pétion et fit sécession dans le nord du Pays. Cette fidélité sans faille valut à Boyer d’être désigné par Pétion comme son successeur.

Il fut effectivement élu président par acclamation en 1818. Durant les années suivantes, il unifia l’île sous son commandement. Il profita en effet du suicide d’Henri Christophe en 1820 pour récupérer la partie nord de l’île et conquit deux ans plus tard la partie est de l’île sous domination espagnole. Il réussit également à faire reconnaître l’indépendance d’Haïti par la France, moyennant une indemnité de 150 millions de francs (cf. analyse). Il tenta d’enrayer le déclin de l’économie en faisant voter un Code rural dont le but était d’attacher les travailleurs agricoles à leurs terres. Ces mesures n’empêchèrent toutefois pas le déclin de la production. Jean-Pierre Boyer devait également entretenir une immense armée et composer avec des fonctionnaires corrompus qui n’avaient de cesse d’harceler les populations rurales. Cette corruption et le marasme économique eurent pour conséquence la rébellion de 1843 qui força Boyer à rejoindre la Jamaïque puis la France où il passa les dernières années de sa vie.


(1) Pour cette courte biographie, nous nous sommes inspiré principalement du texte de l’ Encyclopaedia Universalis et de l’article du Dictionnaire universel d’histoire et de géographie (cf. orientation bibliographique).

Lettre

Support : une feuille de papier, un pli

Hauteur : 302 mm
Largeur : 403 mm

Cote  : 19346/658

Portrait

Boyer, Président de la république d’Haïti.
Antonin M. Lith. de Ducarme. A Paris, chez Osterwald ainé, rue Pavée St. André-des-arts, N° 5.

Hauteur : 204 mm
Largeur : 135 mm

Cote  : 19346/658